Être transsexuel en Iran

 

par Morgan Lotz

 

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Image d'illustration presse iranienne

 

Le transsexualisme se définit comme le « sentiment éprouvé par le transsexuel d'appartenir au sexe opposé à celui de sa morphologie et de sa physiologie, le menant au désir de changer de sexe. »[1] Juridiquement, il est un « trouble de l’identité sexuelle, caractérisé par une opposition entre d’une part le sexe anatomique, chromosomique et hormonal, et d’autre part, le sexe psychologique et psycho-social. Plus précisément, ce syndrome a été défini par le professeur Küss comme « le sentiment profond inébranlable d’appartenir au sexe opposé », révélant une discordance indépassable entre la dimension subjective du sexe et sa réalité objective. »[2]

Contrairement à ce qui peut être imaginé en Occident, la pratique de la chirurgie de changement de sexe est parfaitement légale en Iran, celle-ci ayant été autorisée par une fatwa de l’ayatollâh Khomeyni émise en 1986 et répondant comme remède à ce qui est considéré comme une maladie mentale. Cette fatwa est avant tout une émouvante histoire qui mérite d’être raconté, bien évidemment par nécessité du sérieux scientifique qui encadre la recherche, mais également par son aspect méconnu qui éclaire la figure de l’ayatollâh Khomeyni qui demeure encore trop souvent occultée et calomniée.

Imâm Khomeyni

​​​​​ L'ayatollâh Khomeyni 

 

Maryam Malek Arâ et l’ayatollâh Khomeyni, une rencontre bouleversante

Feridoun Malek Arâ naquit à Abkenâr, un village situé près de Bandar Anzali, en 1950. Il devient journaliste à la Radio-télévision nationale iranienne (RTNI) en 1974 et porte déjà à cette époque du maquillage et des vêtements féminins. Il expliquera plus tard : « J’étais très heureux, mais j’avais une errance mentale et intellectuelle. Parce que j’avais des racines religieuses, je voulais connaître religieusement les conditions et les enjeux de ce travail. [ …] Grâce à mes amis et connaissances de l’IRIB, j’ai pu aller voir la Shahbânou Farah Pahlavi. Elle m’a proposé de rassembler un certain nombre de transsexuels iraniens afin qu’on leur accorde des droits spéciaux, ce que je n’ai malheureusement pas fait. »[3] En réalité, une telle opération fut empêchée par les autorités monarchiques.[4]

Étant une personne religieuse, Malek Arâ souhaite obtenir l’avis d’un clerc qualifié sur la question, il décide alors de rencontrer l’ayatollâh Behbahâni qui effectue une prière dite de l’« istikhâreh », une cérémonie religieuse traditionnelle en Iran qui consiste à ouvrir le Qorân au hasard et interpréter le texte ainsi découvert. Le livre saint s’ouvre sur la 19ème sourate intitulée Maryam, celle-ci contant l’histoire de la Vierge Marie, mère de Jésus-Christ.[5] Pour l’ayatollâh, c’est le présage que la vie de Feridoun sera une vie semblable à celle de la Vierge, c’est-à-dire une vie de lutte et d’épreuves.

Sur les conseils de l’ayatollâh Behbahâni, Feridoun écrit donc à l’ayatollâh Khomeyni alors exilé en Irak une lettre en 1975, à propos de laquelle il déclare : « Je lui ai dit que j’avais toujours eu le sentiment d’être une femme. J’avais écrit que ma mère m’avait dit que même à l’âge de deux ans, elle m’avait trouvé devant le miroir en train de me mettre de la craie sur le visage de la même manière qu’une femme se maquille. Il m’a répondu en disant que je devais suivre les obligations islamiques d’une femme. »[6] Cette réponse ne le convainc guère, expliquant plus tard : « Mon impression était que la fatwa appartenait à 47 chromosomes (qui ont à l’heure de leur naissance deux sexes). »[7] Il faut comprendre par cette expression les hermaphrodites.

Feridoun se rend à Paris en 1978 dans l’espoir de rencontrer l’ayatollâh Khomeyni alors en exil en France ; il n’y parviendra guère et rentre alors en Iran où, après s’être fait licencié de son emploi, il suivra des traitements hormonaux prodigués par des psychiatres qui tentent alors de le faire revenir à une psychologie d’homme. Cela n’empêche pourtant pas Feridoun de s’acquitter de ses obligations civiques et nationales en participant à l’effort de guerre à partir de 1980 lorsque l’Irak attaque l’Iran. À ce propos, il déclare : « Quand la guerre a commencé, j’ai fait du bénévolat en soins infirmiers près de la ligne de front. Quand je bandais des hommes blessés, ils avaient parfois l’impression qu’une femme le faisait parce que j’étais plus doux et je les entendais se demander quel genre de personne j’étais. Certains des patients blessés chimiquement avaient des plaies qui devaient être pansées près de leurs aines, et parfois ils laissaient entendre qu’ils avaient des sentiments sexuels pour moi. »[8]

Son dévouement sera remarqué, lui permettant de rencontrer des personnalités susceptibles de l’aider, notamment ‘Ali Akbar Hâshemi Rafsandjâni, à cette époque président de l’Assemblée consultative islamique qui deviendra président de la République islamique d’Iran de 1989 à 1997.

Maryam malek ara annees 2000

 Maryam Khâtoun Malek Arâ dans les années 2000. 

L’histoire de la rencontre entre Malek Arâ et Khomeyni s’avère un évènement fort méconnu mais pourtant révélateur de la sagesse et de la bonté qu’éprouvait l’ayatollâh pour les gens. Alors que Feridoun écrit en 1984 une nouvelle lettre au guide de la révolution, soutenu par Ahmad Djanati (né en 1927) qui est à cette époque membre du Conseil des Gardiens de la Constitution, la réponse est la même que la précédente formulée en 1975. Feridoun décide donc de rencontrer directement l’ayatollâh Khomeyni afin de lui expliquer son cas. Un soir durant l’année 1986, vêtu d’un costume d’homme et porteur d’une barbe et d’un Qorân enveloppé dans un drapeau iranien[9], il s’approche de Djamârân, un quartier résidentiel du nord de Téhéran où vit l’ayatollâh Khomeyni sous la protection des gardiens de la révolution islamique. Détail qui a son importance, Feridoun porte ses chaussures nouées ensemble par les lacets autour de son cou, rappelant Hour ibn Yazid Riâhi, un compagnon de l’Imâm Hossein présent à Karbalâ’, qui cherchait un abri. Il est naturellement contrôlé par les gardes et c’est Seyed Morteza Shadandideh[10], qui n’est autre que le frère aîné de l’ayatollâh Khomeyni, qui l’accompagne à l’intérieur du domicile. Cependant, le service de sécurité l’attrape et le violente, suspectant que le volume de sa poitrine ne dissimule des explosifs destinés à assassiner le guide de la révolution alors que la guerre imposée par l’Irak à l’Iran dure depuis plusieurs années et que des tentatives d’assassinats contre sa personne ont déjà été déjouées. Il s’avère en fait que ce volume n’est autre qu’un soutien-gorge soutenant une poitrine féminine ; les femmes présentes dans la pièce lui donnent alors un tchador pour se couvrir. C’est alors qu’Ahmad Khomeyni, le fils de l’ayatollâh, arrive et dialogue avec Feridoun, dont l’histoire l’émeut. Il décide alors de lui apporter son aide et l’emmène voir son père, devant qui Feridoun s’évanouit sous la pression dû à sa nervosité.

Feridoun, devenu ce soir-là Maryam, déclare à propos de cet évènement : « C’était le paradis, l’espace, le moment et tout était le paradis pour moi. J’étais dans le couloir et j’ai entendu l’imâm Khomeyni en colère contre ceux qui l’entouraient et crier pourquoi vous traitiez quelqu’un qui s’était réfugié chez nous de cette manière et lui causiez du mal. L’imâm Khomeyni a dit : « C’est le serviteur de Dieu. » L’imâm a consulté trois de ses médecins de confiance et lui a posé des questions sur la différence entre les transsexuels et les problèmes neutres. Après cela, tout a changé pour moi. »[11]

L’ayatollâh Khâmenei, alors président de la République islamique d’Iran, est également présent ce soir-lâ d’après le témoignage de Maryam : « Depuis lors, je suis entrée dans le hijab féminin, et le jour où il a émis la fatwa, l’ayatollah Khamenei (alors président) m’a taillé un tchador et m’a fait entrer dans le hijab islamique avec la salutation au Prophète et toutes les félicitations. »[12]

En quittant la maison de Djamârân, Maryam emporte avec elle une lettre de Khomeyni adressée au procureur en chef, cette fatwa lui indiquant l’autorisation religieuse de pouvoir procéder à la chirurgie de changement de sexe par ces mots qui la libérèrent : « Au nom de Dieu. La chirurgie de changement de sexe n’est pas interdite dans la charia si des médecins fiables le recommandent. Si Dieu le veut (inshallâh), vous serez en sécurité et j’espère que les personnes que vous avez mentionnées pourront s’occuper de votre situation. »

Fatwa Khomeyni transsexuels

 Fatwa de l'ayatollâh Khomeyni (1986) 

Nous passons volontairement sous silence quelques informations concernant sa vie privée. Maryam Malek Arâ fonde en 1997 un organisme de bienfaisance, le Comité national de protection des malades du trouble de l’identité et des transgenres d’Iran (komiteh-yé keshvari-yé hemâyat âz bimârân-é ekhtelâl-é hoviyati va trâdjensi-yé irân), lui permettant notamment de faire financer son opération par l’État[13] via le Comité de secours de l’Imâm Khomeyni (komiteh-yé emdâd emâm Khomeyni), une organisation religieuse étatique fondée par l’ayatollâh afin de subvenir aux besoins des nécessiteux. Elle fera une seconde opération chirurgicale en Thaïlande en 2001.

Son organisme devient en 2007 la Société de protection des malades souffrant du troubles de l’identité de genre en Iran (andjoman hemâyat âz bimârân mobtalâ bé ekhtelâlât-é hoviyat-é djensi-é irân) avec l’aide notamment de Zahrâ Shodjâ’i, vice-présidente iranienne des affaires féminines, et ‘Ali Râzini, chef du Tribunal spécial du Clergé.

Maryam Khâtoun Malek Arâ est emporté par un accident vasculaire cérébral le 25 mars 2012. Elle repose dans son village natal d’Abkenâr.

Tombe de maryam malek ara

 Sépulture de Maryam Khâtoun Malek Arâ 

 

Les droits des transsexuels en Iran

Dans son ouvrage de jurisprudence islamique Tahrir al-vasileh paru en 1964, l’ayatollâh Khomeyni aborde pour la première fois dans la théologie shî’ite la question de la chirurgie de changement de sexe pour confirmer qu’il n’existe aucune restriction religieuse à son encontre :

« Il semble que la chirurgie de changement de sexe pour homme à femme ne soit pas interdite (haram) [dans l’Islam] et vice versa, et il n’est pas non plus interdit à un khuntha (hermaphrodite/intersexué) qui la subit d’être attaché à l’un des sexes [féminin ou masculin]. Et [si l’on demande] une femme/un homme est-il obligé de subir la chirurgie de changement de sexe si la femme trouve en elle-même des désirs [sensuels] similaires aux désirs des hommes ou une preuve de masculinité en elle-même – ou un homme trouve en lui-même des désirs [sensuels] similaires au sexe opposé ou une preuve de féminité en lui-même ? Il semble que [dans un tel cas] si une personne appartient vraiment [physiquement] à un sexe [déterminé], une chirurgie de changement de sexe n’est pas obligatoire (wajib), mais la personne est toujours éligible pour changer son sexe dans le sexe opposé. »[14]

Le changement n’est pas interdit car il ne modifie pas la personne en son essence mais seulement l’apparence physique. L’hodjatoleslâm Mohammad Mehdi Kariminiâ, qui rédigea sa thèse de doctorat sur ce sujet, déclare : « Je veux suggérer que le droit des transsexuels de changer de genre est un droit humain. J’essaie de présenter les transsexuels aux gens à travers mon travail et, en fait, d’éliminer la stigmatisation ou les insultes qui s’attachent parfois à ces personnes. »[15] De plus, M. Alipour souligne la maxime juridique islamique appelée « principe de dominante » (isalt al-taslit), qui édicte le droit et le contrôle de son corps et de ses biens par chacun. Il précise : « […] il est important de savoir que ce droit dans l’Islam est limité à toutes les possessions qui sont considérées comme rationnelles chez les êtres humains. En effet, changer le corps par la chirurgie est généralement considéré comme rationnel. Sur la base de cette règle, tout le monde peut exercer son droit et, par conséquent, peut changer son corps par la chirurgie (Kharrazi, 1999, p. 24). »[16]

La loi de protection de la famille de 2012 précise que la demande de changement de sexe est à adressée au tribunal chargé des affaires familiales (chapitre 1, paragraphe 18, article 4). La Cour suprême a rendu pour sa part un avis affirmant la compétence des tribunaux pour la modification de l’état civil. Ainsi, les personnes accomplissant une chirurgie de changement de sexe, sous réserve d’une approbation médicale, obtiennent consécutivement la modification de leurs certificat de naissance, papiers d’identité et permis de conduire.

Le Comité de secours de l’Imâm Khomeyni fourni des prêts équivalents à 1200 dollars afin de financer des opérations de changement de sexe, qui sont fréquentes en Iran et attirent même des transsexuels des pays arabes où cela est bien souvent interdit. À noter que le Guide de la Révolution ‘Ali Khâmenei, qui succéda à Rouhollâh Khomeyni en 1989, confirma cette fatwa. L’Iran est d’ailleurs le deuxième pays au monde en matière d’opérations de changement de sexe, après la Thaïlande.[17]

 

 
 

[1] Définition de Transsexualisme, Centre national de Ressources textuelles et lexicales (CNRTL).

[3] Behzâd Bolour, تغيير جنسيت در ايران (« Changement de genre en Iran »), BBC Persian, 19 mai 2006 (https://www.bbc.com/persian/arts/story/2006/05/060519_7thday_bs_transexual).

[4] Société de protection des malades souffrant du troubles de l’identité de genre en Iran page d’accueil de son site internet (https://web.archive.org/web/20120210163053/http:/www.gid.org.ir/Default.aspx?PageID=52&RelatedID=IMaM).

[5] Angus McDowall et Stephen Khan, The Ayatollah and the transsexual (« L’ayatollah et le transsexuel »), Independent, 25 novembre 2004 (https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/the-ayatollah-and-the-transsexual-21867.html).

[6]  دیدار تاریخی یک دوجنس با امام خمینی(ره) + عکس و سند (« Une rencontre bisexuelle avec l’imâm Khomeyni + photos et documents »), Tasnim, 13 décembre 2013 (دیدار تاریخی یک دوجنس با امام خمینی(ره) + عکس و سند- اخبار رسانه ها تسنیم | Tasnim (tasnimnews.com)).

[7] Behzâd Bolour, op. cit.

[8] Angus McDowall et Stephen Khan, op. cit.

[9] دیدار تاریخی یک دوجنس با امام خمینی(ره) + عکس و سند, op. cit.

[10] L’ayatollâh Khomeyni (24 septembre 1902 – 3 juin 1989), avait trois sœurs (Mouloudeh Aghâ Khânom, Fâtemeh Khânom et Aqâzâdeh Khânom) et deux frères : Seyed Morteza Shadandideh (1er avril 1896 – 12 novembre 1996), lui aussi religieux, et Seyed Nourâldin Hindi (19 février 1898 – 21 juillet 1976) qui fut avocat. Ce dernier avait été contraint de quitter son poste de président du palais de justice de Khomeyn sur ordre de Rezâ Shâh qui l’avait fait arrêter en 1924. Après la réforme du kafsh-é hedjâb en 1936 qui interdit les vêtements iraniens et impose par la force les habits occidentaux (Cf. notre livre Les Iraniennes, L’Harmattan, 2022 (LES IRANIENNES - Permanence & métamorphose de la Femme en Iran, Morgan Lotz - Iran, iraniennes, femmes Iran, condition féminine, société iranienne, voile, islam, chiisme - livre, ebook, epub (editions-harmattan.fr)), il sera contraint de porter un costume occidental et une cravate jusqu’à la fin de sa vie, en dépit de ses demandes répétées de pouvoir porter le turban et le ‘aba qui lui furent refusées en raison de son statut de laïc.

Leur différence de nom de famille provient du fait que la loi sur l’état civil, promulguées en 1918 et modifiée par Rezâ Shâh par décret du 10 juin 1928, n’autorisait pas la duplication de noms de famille identiques dans une ville. Mostafavi fut choisi en référence à leur père Seyed Mostafa Mousavi (1861 – assassiné en février 1903) et Hindi en référence à leur grand-père paternel, Seyed Ahmad Hindi, originaire d’Inde.

[11] Ibid.

[12] Nazila Fathi, As Repression Eases, More Iranians Change Their Sex (« Alors que la répression s’atténue, de plus en plus d’Iraniens changent de sexe »), The New York Times, 2 août 2004 (https://www.nytimes.com/2004/08/02/world/as-repression-eases-more-iranians-change-their-sex.html?pagewanted=all&src=pm).

[13] Angus McDowall et Stephen Khan, op. cit.

[14] Rouhollâh Mostafavi Khomeyni, Tahrir al-vasileh, 1964, vol. 2, p. 626. Cité par M. Alipour (2017) Islamic shari'a law, neotraditionalist Muslim scholars and transgender sex-reassignment surgery: A case study of Ayatollah Khomeini's and Sheikh al-Tantawi's fatwas, International Journal of Transgenderism, 18:1, 91-103, DOI: 10.1080/15532739.2016.1250239 (https://www.tandfonline.com/doi/citedby/10.1080/15532739.2016.1250239?scroll=top&needAccess=true&role=tab).

[15] Frances Harrison, Iran's sex-change operations (« Les opérations iraniennes de changement de sexe »), BBC, 5 janvier 2005 (http://news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/newsnight/4115535.stm).

[16] M. Alipour, op. cit.

[17] Vanessa Barford, Iran's 'diagnosed transsexuals' (« Les « transsexuels diagnostiqués » en Iran »), BBC, 25 février 2008 (http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/7259057.stm).