Le kashf-é hedjâb : la politique du dévoilement contraint et la question du voile en Iran

 

 

par Morgan Lotz

 

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En dépit de changements sociétaux qui sont perçus comme positifs par notre prisme compéhensif, une réforme menée avec acharnement et fracas par Rezâ Shâh va mettre le feu aux poudres et briser l'élan qui portait ses réformes précédentes : le kashf-é hedjâb, ou « politique du dévoilement ». Cette réforme va tout simplement obliger les Iraniennes et les Iraniens à se vêtir selon la mode occidentale, si nécessaire par la contrainte ; le port du voile ou du foulard est dès lors interdit pour les femmes et les hommes se voient contraints de délaisser les vêtements traditionnels pour porter le chapeau melon et la cravate.

Cette réforme est annoncée en 1935 et devient effective le 8 janvier 1936 (correspondant dans le calendrier persan au 17 dey 1314) par décret de Rezâ Shâh. Les forces de police reçurent l’ordre de retirer les voiles et les foulards de toutes les femme qui apparaîtraient ainsi vêtues, certaines étant publiquement battues et humiliées. La question du hedjâb devient dès lors un enjeux de société qui perdure encore aujourd’hui dans la société iranienne, présenté par les partisans de l’occidentalisation de l’Iran comme une marque de « progrès » et dénoncé par les autres comme la soumission à l’imposition d’une culture qui n’est aucunement celle de l’Iran et une atteinte à son identité. Il s’agit de la décision du souverain pahlavi la plus controversée, qui empoisonne toujours le débat politique ; plus qu’un apport, le kashf-é hedjâb est devenu une source de division et d’affrontement dont les conséquences perdurent encore de nos jours.

 

I – Les prémices d’un bouleversement sociétal

L’idée de dévoilement ne date pourtant pas de l’époque pahlavie puisque certaines personnalités au sein de la cour royale de Nâsseraddine Shâh Qâdjâr (1831-1896) choisirent de retirer leur voile ou leur foulard, conséquemment à l’influence occidentale prenant un poids de plus en plus considérable à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, aboutissant à la révolution constitutionnelle de 1905. Un rare exemple de dévoilement survenu avant cette période est celui de la poétesse Fâtemeh[1] lors de la conférence bahai’ie tenue à Badasht du 26 juin au 17 juillet 1848 qui officialisa la rupture entre le Babisme et le Shî’isme. Ces quelques exemples ne constituèrent guère un débat sociétal ou un appel à un changement en leur temps, la question du vêtement devenant un enjeux de plus en plus conséquent sous le règne de Rezâ Shâh[2], époque durant laquelle seule la faible minorité d’une nouvelle élite héritière des penseurs de la révolution constitutionnelle influencés par la pensée occidentale s’habillait à la mode européenne et souhaitait diffuser plus largement ces pratiques, si ce n’était les imposer au nom d’une modernisation de l’Iran.

Le 18 février 1923, alors que Rezâ Khân n’a pas encore renversé la monarchie qâdjâre et est toujours ministre de la guerre et commandant de l’armée – soit le véritable homme fort de l’Iran – le Parlement adopte une loi réglementant les vêtements des ministre, parlementaires et fonctionnaires au profit de costumes inspirés des habits occidentaux de fabrication iranienne ; Rezâ Khân étend cette directive à l’armée le 23 septembre. Le aba, traditionnel manteau persan qui est aujourd’hui encore porté par les religieux, et le turban sont peu à peu abandonnés au profit d’un long manteau dénommé sardari et de chapeaux soit européens, soit de type kolah-é pahlavi inspiré des képis et popularisé par Rezâ Khân – ce dernier couvre-chef devient même obligatoire pour les fonctionnaires et les écoliers.

Le 26 septembre 1928 est voté par le parlement l’abolition du port des vêtements traditionnels pour les hommes (à l’exception des clercs qui peuvent encore s’habiller de manière traditionnelle), à savoir les fez, les turbans et les aba et l’obligation du port de vêtements occidentaux comme les costumes et les chapeaux. L’un des objectifs de cette réforme était d’effacer les différences socio-culturelles et confessionnelles visibles à travers l’habillement.

Cependant, bien que cette politique ne concernait dans un premier temps que les hommes, une opposition se formait déjà pour dénoncer ce qui est considéré comme une atteinte à la culture et à l’identité iranienne.

 

II – L’influence moderniste étrangère ou l’illusion du progrès

Ce mouvement d’occidentalisation ne fut pas propre à l’Iran mais concernait une partie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, en proie à l’influence des occupants occidentaux et des mouvements réformateurs de plus en plus importants qui prirent le pouvoirs dans cette région avec le désir de profondément métamorphoser leurs sociétés respectives dans le but de moderniser des Etats qu’ils considéraient comme coincés dans les temps précédents, sources selon eux de leur retard dans un développement européen estimé comme exemplaire et inspirateur – ou plutôt l’annihilation envers les puissances occidentales colonisatrices.

Le roi d’Afghanistan Amanoullâh Khân (1892-1960) et son épouse la reine Sorayâ (1899-1968) sont officiellement invités en Iran en janvier 1929, quelques jours avant l’abdication du souverain afghan : il s’agit de la  première visite d’un chef d’État étranger dans le pays. La reine Sorayâ, célèbre pour partager avec son époux la volonté de transposer dans leur pays les mêmes réformes que Rezâ Shâh, apparaît sans aucun voile, provoquant ainsi une réaction parmi les dignitaires religieux les plus conservateurs qui ne manquent pas de faire remonter leur mécontentement, demandant au souverain iranien de convaincre la reine afghane de se plier à cette exigence. Sorayâ refuse clairement, impressionnant de la sorte Rezâ Shâh et donnant ainsi naissance aux rumeurs d’une prochaine réforme de dévoilement en Iran.

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Moustapha Kemal Atatürk accueillant Rezâ Shâh.

 

Rezâ Shâh sera pleinement convaincu de la nécessité de cette réforme au cours de son unique voyage à l’étranger, en Turquie, du 2 juin au 11 juillet 1934, lorsqu’il rencontre Moustapha Kemal Atatürk (1881-1938) pour qui il voue une grande admiration et qu’il considère comme un exemple à suivre pour bâtir un pays moderne et puissant. Devant la réussite de la politique kémaliste qui dépasse tout ce qu’il avait imaginé jusqu’à présent, Rezâ Shâh rentre en Iran avec la ferme volonté d’accélérer ses réformes par tout les moyens, y compris par la force si cela s’avère nécessaire dans un Iran dont la monarchie ne cesse de se renforcer dans l’autoritarisme depuis le début de la décennie… Alors qu’il n’est pas encore rentré en Iran, il fait parvenir au Premier ministre Mohammad Ali Foroughi (1877-1942) une note lui imposant de changer le kolah-é pahlavi par des chapeaux européens au prétexte que ces derniers couvriraient mieux les travailleurs exposés au soleil. Le souverain iranien n’a pas non plus manqué de remarquer les femmes turques dévoilées, son choix d’oser réformer ce sujet étant peut-être acté lors de ce voyage.

Certains groupes intellectuels vont dès lors réclamer la mise en place d’une politique de dévoilement, voire pour les plus radicaux, l’interdiction en bonne et due forme du voile et du foulard, à l’image de la chanteuse Qamar al-Molouk Vaziri[3], cette dernière se produisant les cheveux découverts depuis le début de sa carrière dans les années 1920 et défendant cette mesure sociétale. Par ailleurs, la nomination de la princesse Shams[4] à la présidence d’honneur d’une association promouvant l’occidentalisation des mœurs pour les femmes le 13 mai 1935 met le clergé sur ses gardes, ce dernier y voyant les prémices d’une prochaine décision concernant le dévoilement obligatoire.

Rezâ Shâh poursuit sa politique d’occidentalisation vestimentaire inspirée de celle de son homologue turc en décrétant le 8 juillet 1935 le remplacement obligatoire des couvre-chefs traditionnels iraniens par des chapeaux melons. Il reçoit ce jour même plusieurs députés afin de leur présenter les justifications de son décret : se défendant de toute attaque contre le domaine religieux, il présente comme argument sa volonté de lutter contre les discriminations en limitant les signes visibles d’appartenance tribale, ethnique ou bien encore confessionnelle. Le clergé critique quant à lui les couvre-chefs européens qui présentent selon eux le même problème que le kolah-é pahlavi pour prier, occasionnant une gêne durant la prosternation en raison de la visière.

 

III – Le massacre de la mosquée de Goharshâd ou l’occidentalisation par la terreur

Malgré les désirs des partisans du dévoilement, la majeure partie de la population iranienne refuse catégoriquement cette réforme et un mouvement d’opposition se rassemble pour exprimer sa désapprobation. Le clergé de Mashhad, ville sainte du Shî’isme, se rassemble au domicile du clerc Yunus Ardebili afin d’élire un représentant qui serait envoyé auprès du Shâh avec l’objectif de négocier et d’exposer les vues du clergé concernant les réformes d’occidentalisation des vêtements iraniens. Seyyed Hossein Tabâtabâ’i Qommi (1866-1947) est désigné et se rend à Ray, au sud de Téhéran, où il s’installe dans le jardin de Siradj al-Molk ; sa résidence est alors investie et le religieux est arrêté. L’annonce de cet incident va déclencher des manifestations à Mashhad et la foule se rassemble dans la mosquée de Goharshâd le 12 juillet pour écouter le sermon du Sheykh Mohammad Taqi Bohloul (1910-2005), dans lequel il dénonce la politique « hérétique » de Rezâ Shâh et va même jusqu’à le comparer au calife ommeyade Yazid responsable du massacre du IIIème Imâm Hossein et de sa famille à Karbalâ le 10 octobre 680.

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Seyyed Hossein Tabâtabâ’i Qommi

La manifestation devient une contestation et les forces de police interviennent pour calmer l’ardeur de la foule qui trouve refuge dans le sanctuaire. La police s’arrête aux portes du tombeau, refusant de poursuivre les manifestants plus en avant dans un lieu considéré comme sacré, en dépit de l’ordre reçu le lendemain par le gouverneur de violer le sanctuaire. Les forces de l’ordre tentent dans un premier temps l’ordonnance à la foule contestataire d’évacuer les lieux et de se disperser, sans succès. Informé de la situation, Rezâ Shâh ordonne aux militaires de chasser les manifestants, si besoin par la force, auquel cas les officiers s’exposeraient aux plus sévères conséquences.

Il faut attendre la nuit du 14 juillet et la venue en renfort de deux bataillons du régiment d’infanterie Lashkar-é Khorasân commandées par le général Iradj Matyati[5] pour que des militaires exécutent enfin leur ordre de pénétrer par la force dans le sanctuaire et d’expulser les manifestants. L’un de deux bataillons, commandé par le colonel Qaderi, encercle la cour du sanctuaire et ouvre le feu sur les manifestants rassemblés, provoquant de la sorte un mouvement de fuite vers les autres sorties du sanctuaire et de la mosquée. Ce que la foule ignore, c’est que des mitrailleuses sont disposées sur les toits des immeubles faisant face aux portes du sanctuaire par lesquelles elle s’empresse de sortir en pensant échapper aux tirs des soldats donnant l’assaut de l’autre côté du bâtiment… Les forces de l’ordre reprennent le contrôle des lieux, au prix de nombreux morts dont le décompte diffèrent selon les sources : entre 800 et 1200 morts, de 200 à 500 blessés et aux alentours de 800 arrestations (dont le grand-père du futur Guide de la Révolution Ali Khamenei) selon un rapport britannique qui semblerait biaisé, tandis que les sources locales font état d’un nombre de mort compris entre 2000 et 5000 personnes et 1500 arrestations. Côté militaire, 2 officiers et 18 soldats seront tués, 2 soldats exécutés au motif de refus d’obéissance et un soldat se suicidera. Lors d’un procès survenue en 1941, le colonel Navaei déclarera que 700 personnes furent tuées et 50 blessées dans la mosquée, contredisant son propre rapport des événements écrit en 1935 dans lequel il donnait un bilan de 20 morts et 40 blessés.

Les corps des victimes seront entassés dans des camions de l’armée pour être enterrés dans une fosse commune sans que soient effectuées les formalités religieuses. Seyyed Mohammad Ali Shoushtari rapporte dans ses mémoires les propos de son ami Mir Emad Taheri, domicilié juste en face de l’entrée du sanctuaire : ce notable cherchera à en savoir davantage et obtiendra la confirmation d’Abbas, l’un des chauffeurs de ces camions, que 1670 corps furent transportés à l’extérieur de la ville, ainsi que le témoignage d’un contrôleur fiscal dénommé Karbala’i Taqi qui l’informera avoir compté 56 camions desquels se faisaient entendre les gémissements des blessés et les râles des agonisants. Un autre témoignage vient corroborer ses propos, celui de Hossein Ali Zolfaghari Golmakani, gendarme à l’époque des faits. Ainsi, nous pouvons supposer un bilan compris entre 1500 et 2000 morts.[6]

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Sheykh Mohammad Taqi Bohloul

Sheykh Mohammad Taqi Bohloul s’enfuit en Afghanistan où il sera arrêté et condamné à trente ans de prison[7], tandis que Seyyed Hossein Tabâtabâ’i Qommi est expulsé en Irak. Rezâ Khân, indigné qu’une telle situation ait pu dégénérer, ordonne une enquête dont sont chargés le colonel Bayât, alors commandant la police de Mashhad, et le colonel Mohammad Raf’i Navaei, commandant la police azerbaïdjanaise et ancien commandant pendant dix années de la police du Khorâsân. Cependant, Navaei entretenait avec le responsable de la mosquée Mohammad Vali Asadi un différend qui le poussera à désigner ce dernier comme responsable de la contestation. La surprise est de taille pour ce partisan du Shâh, en qui les autorités avaient toute confiance pour maintenir l’ordre dans sa mosquée, lorsque, un mois plus tard, plusieurs officiers placés sous les ordres des colonels Aga Khân et Abdoldjavâd Gharib se déplacent depuis Téhéran pour l’interpeller. Le tribunal le condamne dans la foulée après un procès à charge. Cependant, deux des épouses d’Asadi ne sont autres que deux des filles du Premier ministre Mohammad Ali Foroughi qui tente alors de le sauver auprès de Rezâ Shâh ; fou de rage depuis qu’il fut informé de la découverte d’une lettre adressée par son interlocuteur à l’accusé, le souverain renvoie son Premier ministre démissionnaire le 3 décembre 1935, désormais placé en résidence surveillée, et confirme la sentence prononcée à l’encontre de Mohammad Vali Asadi, qui sera exécuté le 21 décembre. Son fils Ali Akbar Asadi, bien qu’il soit député, se verra refuser son immunité parlementaire.

Rezâ Shâh ne manquera pas de blâmer les commandants des forces de l’ordre qui laissèrent, selon lui, dégénérer la situation, affirmant que les mosquées étaient des lieux de culte et ne pouvait en aucune manière être considérées comme des lieux d’expression politique. Le massacre de la mosquée de Goharshâd n’altérait en rien sa volonté de poursuivre sa politique d’occidentalisation ; bien au contraire, le Shâh souhaita dès lors renforcer sa politique en occidentalisant l’ensemble des habillements iraniens plutôt que de se limiter au dévoilement. Il peut compter sur son nouveau Premier ministre, Mahmoud Djam (1884-1969), pour mener à bien la réforme du dévoilement. Ce massacre sera par la suite passé sous silence pour devenir un sujet tabou durant tout le règne de la dynastie pahlavie.

 

IV – La promulgation du kashf-é hedjâb

La loi de dévoilement, en persan kashf-é hedjâb, est promulguée le 19 décembre 1935, son application étant prévue pour le mois de janvier suivant. Dès lors, tous les types de voiles et de foulards sont formellement interdits dans l’espace public ; une tolérance est acceptée pour leur port dans l’enceinte des édifices religieux et autorisé dans l’espace privé. Nous constatons une véritable inversion des normes précédentes, à savoir le dévoilement dans l’espace privé – l’andarouni – et le voilement dans l’espace public – le birouni[8].

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La reine et ses deux filles apparaissant vêtues à l’occidentale le 8 janvier 1936.

Le 8 janvier 1936, Rezâ Shâh se rend à une cérémonie de remise de diplôme à la Faculté préliminaire en compagnie de son épouse la reine Tadj ol-Molouk et de ses deux filles, les princesses Shams et Ashraf, vêtues toutes deux d’un uniforme scolaire occidental ; aucune n’apparaît donc voilée. Le Shâh prononce un discours devant une assemblée constituée d’étudiantes, leur ordonnant de se vêtir selon la mode occidentale, sans oublier d’insister sur la participation des femmes dans le secteur économique. Une commission commerciale est même créée afin d’importer en Iran des vêtements et des couvre-chefs provenant de France et d’Allemagne.

A partir du 1er février, l’ordre de se présenter dévoilée est également intimer aux épouses des militaires et des fonctionnaires lors de leur présence aux cérémonies officielles ; auquel cas les récalcitrants risquent le renvoi de leur fonction. Les femmes portant encore le voile sont refusées des espaces publics tels que les salles de cinématographe, les bains publics, les restaurants ou bien encore les transports en public. Dans le cas où une femme refuserait de se dévoiler, les forces de l’ordre reçurent la consigne de retirer leur hedjâb par la force ; ces femmes furent la plupart du temps brutalisées et leurs domiciles perquisitionnés par les agents de police chargés de faire appliquer les nouvelles dispositions. Nombre d’entre elle vont désormais demeurées recluses chez elles, tandis que certaines iront jusqu’à mettre un terme à leurs existences…

 

V – Les conséquences de la politique du kashf-é hedjâb : dévoilement et occidentalisation forcée contre résistance identitaire et culturelle

Les conséquences de cette politique de dévoilement et d’occidentalisation forcée vont profondément bouleverser le débat politique en Iran en important dans ce domaine un sujet qui en était extérieur. Si cette loi trouve des défenseurs, ils sont cependant peu nombreux devant ses détracteurs. Son acceptation résulte d’une politique brutale reposant sur une implacable répression des femmes refusant de se dévoiler, certaines usant des possibilités de la mode de l’époque pour détourner l’interdiction du hedjâb en se couvrant de robes longues et amples et en portant des chapeaux suffisamment larges pour dissimuler au maximum leur chevelure, feintes qui ne semble pas contrarier le Shâh.

La brutalité avec laquelle cette réforme est appliquée, son imposition de mœurs vestimentaires qui sont totalement étrangères à l’identité nationale vont faire de la loi du dévoilement la plus controversée du règne de Rezâ Shâh. Les conséquences seront terribles pour la majorité des femmes qui se refusent à suivre le diktat, certaines étant violentées par les forces de l’ordre et bien souvent extorquées par des policiers peu scrupuleux. La criminalisation du port du voile ou du foulard a pour conséquence l’humiliation des femmes et leur aliénation à un pouvoir politique autoritaire, certains chercheurs arguant le fait que même des dirigeants comme Hitler ou Staline n’ont pas été aussi loin dans le contrôle des mœurs. A titre de comparaison, Moustapha Kemal n’avait pas interdit le voile en Turquie, mais fortement déconseillé dans les lieux publics, seules les femmes fonctionnaires ayant interdiction de le porter dans leur espace professionnel.

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Rezâ Shâh en inspection.

Le dévoilement va aussi entraîner des régressions dans le domaine de l’instruction publique, certaines familles refusant d’envoyer leurs filles dans les écoles et certaines étudiantes refusant de se présenter dévoilées dans les universités lorsque ces dernières furent ouvertes aux femmes en 1937.

Les défenseurs de la politique de dévoilement la présentent comme une évolution de l’émancipation des femmes, niant son caractère brutal et son occidentalisation forcée ; une telle analyse, le plus souvent utilisée par des opposants à la République islamique et par les quelques monarchistes restants afin de séduire certains courants occidentaux, ne s’avère aucunement justifiée. En effet, le développement coordonné par l’État de l’éducation des femmes avait débuté trente ans avant lors de la Révolution constitutionnelle ; de plus, comment une force politique se vantant de développer la démocratie et l’égalité peut-elle considérer que les discriminations exercées envers les femmes voilées par les institutions sont justement la voie vers la démocratie et l’égalité ?

Les femmes voilées se retrouvèrent face à des comportements discriminants émanant des pouvoirs publics cherchant par tous les moyens possibles à les décourager de se vêtir à leur guise, n’hésitant pas à véhiculer dans la société l’image d’une femme voilée comme rétrograde et arriérée, appartenant aux classes sociales les plus inférieures qui soient. La rupture va dès lors s’aggraver entre une minorité socialement favorisée qui s’accommode de l’occidentalisation imposée par le régime et la majorité qui conçoit le voile et le foulard comme intrinsèque à leur identité et à leur culture iraniennes. Si les femmes des quartiers bourgeois de Téhéran apparaissent en jupe comme en témoigne les images bien connues en Occident et sans cesse décontextualisées pour servir la propagande islamophobe, les autres femmes continuent tant bien que mal à se vêtir de manière traditionnelle. Selon un recensement rapporté par l’historien Ervand Abrahamian, sur le 6,5 millions de femmes iraniennes des années 1930, seulement 4000 sortaient dans les rues dévoilées, certaines étant parfois des femmes étrangères expatriées ou mariées avec un Iranien[9]. Un rapide calcul nous apprend que ces 4000 femmes ne représentent que 0,06 % de la population féminine iranienne !

Kh 6

Il faut attendre le règne de Mohammad Rezâ Shâh à partir de 1941 pour que le hedjâb ne soit plus considéré comme un délit, sans que la loi ne soit pour autant abrogée. Son épouse la shabânou Farah Diba ne manquera pas d’assister aux célébrations religieuses voilée conformément aux exigences islamiques. Mais il est trop tard pour rattraper l’erreur que son père commit en transposant le port du voile dans le domaine politique : déjà les femmes des classes sociales dites moyennes et les nationalistes portent à nouveau le tchador que les monarchistes considèrent comme un rejet de leur pouvoir, elles-mêmes voyant dans le hedjâb à la fois la vertu et une dignité pour sa dimension religieuse et l’expression d’une contestation révolutionnaire pour sa dimension nouvellement politisée que même des femmes laïques porteront en solidarité. Les Iraniens vivant de manière occidentale sont considérés selon le terme forgé par le philosophe Ahmad Fardid[10] de gharbzadegi, signifiant de manière péjorative « occidentalisé » dans un sens d’intoxication : consommateurs effrénés du matérialisme propagé par l’impérialisme occidental, ils font partie de ces déracinés amnésiques de leur identité en raison de leur aliénation à une existence et une culture qui ne sont pas les leurs. Le tchador tient son rôle de protecteur de la Femme contre la vision occidentale la réduisant à n’être qu’un objet sexuel, de même qu’il devient un outil de protestation et de revendication contre cette même vision occidentale de la Femme que les Iraniennes jugent infamante et écœurante.

Ainsi, le kashf-é hedjâb proclamé en 1935 n’aura pas eu l’effet escompté par Rezâ Shâh et finit même par produire les conséquences inverses, demeurant encore aujourd’hui un traumatisme dans l’histoire de l’Iran au 20ème siècle dont les conséquences perdurent toujours.

 

La question du hedjâb vestimentaire obligatoire en Iran

 


[1]          De son vrai nom Fatimih Baraghani, Fâtemeh (1817 ou 1818 – 1852) fut une poétesse et théologienne, première disciple de Mirza Ali Mohammad (1819-1850), un jeune commerçant shirâzi qui prit le titre de « Bâb » lorsqu’il fonda le Bâbisme en mai 1844, un mouvement religieux réformateur du Shî’isme auquel vont s’opposer le gouvernement qâdjâr et le clergé shî’ite. Le Bâbisme mérite une étude des plus approfondies que nous espérons un jour avoir la possibilité de mener. Un article peut être consulté sur l’Encyclopædia Universalis à son sujet : B?BISME - Encyclopædia Universalis.

[2]          Rezâ Khân est nommé empereur d’Iran par le Parlement le 15 décembre 1925 sous le nom de Rezâ Shâh Pahlavi.

[3]          Qamar al-Molouk Vaziri (1905-1959) fut une célèbre mezzo-soprano iranienne respectée pour sa maîtrise du radif, le répertoire musical traditionnel iranien inscrit depuis 2009 par l’UNESCO sur sa liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

[4]          Shams ol-Molk Pahlavi (1917-1996) fut la fille que Rezâ Shâh eut avec sa deuxième épouse Tadj ol-Molouk (1896-1982) et par conséquent la demie-sœur aînée de Mohammad Rezâ Shâh Pahlavi.

[5]          Iradj Matyati (1896-1979) fut un militaire et sénateur iranien. Promu général de brigade en 1934 puis général de division en 1938, il fut jugé et condamné par un tribunal militaire le 27 octobre 1941 en raison de sa négligence responsable de la reddition de la 15ème division stationnée à Ardebil lors de l’invasion anglo-soviétique en août 1941 (cf. notre article La Seconde Guerre mondiale en Iran). Il devint sénateur pendant six mandats après la guerre et fut rattrapé par la justice révolutionnaire pour son rôle dans le massacre de la mosquée de Goharshâd ; condamné à mort, il est exécuté le 24 septembre 1979 à l’âge de 84 ans.

[6]          Mémoires de Mohammad Ali Shoushtari, Téhéran, Kavir, 2000. L’ensemble de ces informations proviennent du site internet https://haram.razavi.ir dans une publication en date du 12 juillet 2018 intitulée Ambiguïté dans le nombre de martyrs du soulèvement, dont une multitude de sources sont indiquées. ????? ?? ????? ????? ???? (archive.org)

[7]          Mohammad Taqi Bohloul Bilondi Gonâbâdi, une fois libéré, gagne Damas puis Le Caire où il enseignera à l’Université al-Azhar et dirigera la section persane de la radio-télévision égyptienne sous Nasser, alors opposé à Mohammad Rezâ Pahlavi. Un site internet lui est consacré : www.bohloul.com.

[8]          Pour l’explication de ces deux termes, cf. notre article La Femme en Iran – Deuxième partie : La Femme iranienne dans la société traditionnelle et l'époque moderne, entre société islamique et culture iranienne.

[9]          Ervand Abrahamian, Une histoire de l’Iran moderne, Cambridge University Press, 2008, p. 84 et suivantes.

[10]        Seyyed Ahmad Fardid (1910-1994), de son nom de naissance Ahmad Mahini Yazdi, fut un philosophe et professeur au sein de l’Université de Téhéran, considéré avec Ali Shari'ati (1933-1977) comme l’un des penseurs de la révolution de 1979. Ancien étudiant des universités de la Sorbonne et de Heidelberg, il critique l’anthropocentrisme et le rationalisme de la philosophie grecque pour s’être substituée à Dieu et à la Foi par la raison humaine. Il forge dans le courant des années 1940 le terme de gharbzadegi, traduit en langue anglaise par westoxication, pour désigner l’engouement toxique et annihilant envers l’Occident et l’infection de son assimilation négateur et destructeur de la culture indigène. Son œuvre a notamment influencé Morteza Avini (1947-1993), considéré comme le théoricien de la cinématographie islamique, et Mahmoud Ahmadinejâd, président de la République islamique d’Iran entre 2005 et 2013.