La Femme iranienne dans la Mythologie : de l’Imaginaire persan à la Célébration iranienne

 

 

par Morgan Lotz

 

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Gravure iranienne

Mircea Eliade avait écrit que « la compréhension du mythe comptera un jour parmi les plus utiles découvertes du 20ème siècle »[1]. Les Mythes n’ont jamais cessé d’exister et d’influencer l’inconscient de l’Humanité. L’Iran n’échappe pas à cette règle et, semblablement à certains peuples parmi lesquels les Mythes semblent encore vivre consciemment, les Iraniens n’ont guère oublié les racines de leur Imaginaire.

L’un des éléments les plus frappants de la psychologie iranienne apparaît justement dans l’existence constante de ses Mythes forgeant l’identité et la culture de l’Iran, qui perdurent de manière vivante et actuelle dans le quotidien des Iraniens.

Le Shâhnâmeh du poète Ferdousi et la célébration de Sepandârmazd témoignent justement de la place honorable que concèdent à la Femme les mythes iraniens.

 

I – Le Shâhnâmeh de Ferdousi ou l’Imaginaire et la Mythologie de la Femme iranienne

Figurant parmi les plus grands chef-d’œuvres de la littérature iranienne, le Livre des Rois du poète et historien Ferdousi (940-1020) conte les anciens mythes de l’Iran depuis la nuit des temps, témoignant de l’Imaginaire iranien et des symboliques de ce monde qui peuple encore de nos jours l’intelligence de l’âme et de l’esprit des Iraniens. Parmi les quelques trois cent personnages mentionnés, dont Rostam, Esfandiyâr, Siyâvash ou Key Khosro pour les hommes illustres, les femmes ne sont point oubliées et nous comprenons à la lecture de cette œuvre épique qu’elles tinrent un rôle tout aussi important que les hommes : ainsi Faranak, Sindokht, Gurdâfarid, Roudabeh, Tahmineh, Farangis, Katâyoun, Gordiyâ, Bourândokht ou bien encore Azarmedokht sont-elles mentionnées pour leurs actions remarquables mêlant l’habilité et l’intelligence à la sagesse, pôle de lumière guidant les hommes dans leurs quêtes. Toujours la Femme y est courageuse et intelligente, se démarquant par son initiative dans le schéma amoureux : ainsi est-ce Tahmineh, fille du roi Samangân, qui demande Rostam en mariage, de même que la mère du héros iranien, Roudabeh, fille du roi de Kaboul, avait demandé son père Zal en mariage. Autre aspect notable, Djarireh et Farangis sont les deux épouses touraniennes du prince iranien Siyâvash, qui n’avait pour principe d’accepter une épouse étrangère.

Le Shâhnâmeh n’appartient aucunement à la rêverie ou à l’imagination ; il transcrit les récits épiques de l’Iran tels qu’ils furent transmis jusqu’à Ferdousi par la tradition orale depuis la nuit des temps. La Femme y est douceur et pureté autant qu’elle est dévouée, sage et intelligente justement parce que la Femme iranienne l’est. Ferdousi n’est pas l’inventeur de ces récits ; il en est le fidèle transmetteur de la Tradition immortalisée avec l’honnêteté qui permet de connaître la Femme iranienne avant l’islamisation de l’Iran. Bien que la presque totalité des femmes décrites dans le Shâhnâmeh le soient d’une manière méliorative, il existe aussi des femmes maléfiques, à l’image de Soudabeh, fille du roi de Hâmâvarân et épouse de Kavous, que Rostam tiendra pour responsable de la mort du prince iranien Siyâvash, déclenchant ainsi une guerre entre l’Iran et le Touran. Shirin et Gardieh sont également citées par le poète comme des femmes perverses, cependant moins cruelles que Soudabeh.

Puisant ses origines dans la mythologie des Aryens, la culture iranienne concède à la Femme une origine commune à l’homme : contrairement aux monothéismes révélés, la création de la femme ne procède aucunement d’une continuité de la création de l’homme. Nullement secondaire à celui-ci, elle est créée en même temps que lui de la semence de Gayomartan, l’Homme primordial[2], dont la semence purifiée par le soleil fait germer un plant de rhubarbe duquel naissent de sa transformation Mashyâ et Mashyâné, le premier homme et la première femme[3]. Il est intéressant de constater le lien qui existe entre les mots femme (zan) et vie (zendegi), de même qu’entre les mots homme (mard) et mort (marg) ; en effet, la femme permet la continuité de la vie par son rôle dans le processus de procréation, ce dernier lui conférant conséquemment la symbolique de l’existence. Parmi les légendes iraniennes antiques, une seule femme s’avère être satanique : il s’agit de Djahi, qui réveilla Satan d’un sommeil de trois millénaires en l’embrassant sur le front, lui permettant ainsi de repartir en guerre contre Ahurâ Mazdâ. Les sociétés iraniennes de l’époque se retrouvent donc regroupées et bâties autour de la figure maternelle avant même que le matriarcat ne régisse leur fonctionnement. Rien de moins étonnant lorsque nous savons que la source de la vie est prééminente pour la mythologie iranienne, conférant cette prédominance symbolisée en la Femme : déesse de l’eau, de la victoire et de l’abondance, Ardavi Surâ Anâhitâ est aussi la divinité de l’amour, des unions, de la fertilité et de la maternité. L’Aban Yasht lui est d’ailleurs entièrement voué, de même que les cérémonies de couronnement ne pouvaient être consacrées ailleurs que dans son temple. Une analyse détaillée de la mythologie iranienne et du rôle qu’y jouent les femmes demande une étude particulièrement érudite dont la connaissance peut être initiée par l’agréable lecture du Livre des Rois de Ferdousi.

 

II – Sepandârmazd ou la Célébration de la Femme iranienne

Témoin de l’identité et de la culture iranienne venue des âges les plus reculés, la fête de Sepandârmazd célèbre la Femme et témoigne du respect et de l’honneur qui lui sont attribués.

Les calendriers mazdéens et zoroastriens desquels cette fête est issue comptaient douze mois de trente jours, chacun portant des noms, des qualités et des attributs de divinités : par exemple, le premier jour est dédié à Ahurâ Mazdâ, le second à sa première attribution la « bonne pensée », le troisième ordibehesht « l’excellente pureté et la sincérité », le quatrième shahrivar « la souveraineté et la royauté souhaitables ». Le cinquième s’intitule sepandârmazd, correspondant à l’Ameshâ Spentâ féminin symbole de la Terre dénommée Spentâ Armaiti, vertueusement associée à l’humilité, la sainteté et la passion, symbole de la fécondité et de l’Amour parce qu’aimant toutes les créatures sans distinction ou privilège.

La correspondance des noms des jours et des mois se produisant une fois chaque mois donnait lieu à la célébration de la divinité ou de la vertu : ainsi le cinquième jour de chaque mois étant sepandârmazd ou esfandârmazd, ce dernier se corrélait avec le dernier mois dénommé sepand ou esfand pour donner lieu à une fête célébrant la joie. Ce mois correspond dans notre calendrier grégorien à la période comprise entre le 20 février et le 20 mars, annonçant la venue du printemps et le renouvellement de l’existence marqué par la germination des premiers végétaux, renaissance de la Terre d’où il tire son nom de sepand. Un autre nom de sepandârmazd est djashn-é barzégarân, se traduisant par « fête des agriculteurs », en raison que leur travail leur confère un statut d’assistant de la fertilité de la Terre.

Cette célébration n’est liée à aucune tribu, ni ethnie, mais est liée à la culture iranienne. Le savant Abu Reyhân al-Birouni[4] note qu’il s’agit d’une très ancienne célébration consacrée aux femmes mariées, conséquemment épouses et mères. Pour les croyances anciennes, la Femme est associée à la Terre et à la végétation tandis que l’Homme l’est avec le Ciel et la pluie.

Zoroastre mentionne cette célébration à dix-huit reprises dans ses Gâthâs, y décelant la sagesse pour choisir l’époux de sa fille Pouroushitâ et la purification de l’existence qui conduit à la paix et à l’harmonie avec le Monde. La Femme est honorée à de multiples reprises dans l’Avestâ, particulièrement dans le Farvardin Yasht et le Yasna 38, où le terme Armaiti revient à de multiples reprises. Armaiti et Sepandâ (ou Sepantâ) sont deux mots régulièrement associés en signe de respect et toujours usité chez les Arméniens d’Iran, dont les ancêtres connaissaient la célébration de Sepandârmazd sous l’appellation « Sepandârmat » qu’ils honoraient comme la divinité de la fécondité ; Armaiti ou Spentâ Armaiti désignèrent tout deux la Terre comme Terre féconde ou Terre-mère. Ce terme va évoluer pour désigner l’un des six  Ameshâ Spentâ, les « Saints immortels »[5] : trois portent des prénoms masculins, à savoir Vahman, Ashe Vahisheh (ou Ordibehesht) et Khashatrâ Viiriyeh (ou Shahrivar), et les trois autres des prénoms féminins : Spentâ Armaiti (ou Sepandârmazd ou Espand), Heurvatât (ou Khordad) et Amrdâd (ou Emratât). Ce terme devient féminin en raison de son association avec la fécondité et la générosité attribuées à la Terre.

C’est le cinquième jour du dernier mois de l’année qu’est célébrée dans le monde iranien sepandârmazd, soit le 5 esfand, correspondant au 24 février du calendrier grégorien.

A cette occasion, les femmes reçoivent des présents de la part des hommes, d’où est issue une autre appellation pour la qualifier, « mardgiran », pouvant être traduit comme le fait de recevoir un cadeau offert par un homme. Des coutumes locales persistent toujours dans le centre de l’Iran, à Kâshân, Nashaldj, Estark et Neyâsar dans la région d’Ispahân, Mahallât dans la région de Markazi et Eqlid dans la région du Fars, où l’ash-é esfandi, un potage traditionnel, est cuisiné par les femmes en cette occasion dénommée localement djashn-é esfandi (« fête d’Esfandi »).

L’iranologue Mary Boyce[6], qui a vécu l’année 1963-1964 auprès des Zoroastriens de Yazd, rapporte dans son ouvrage A History of Zoroastrianism que ces derniers se rendaient dans le désert à l’occasion de Sepandârmazd dans le but de tuer certains animaux et insectes considérés comme nuisibles et malfaisants[7].

Se vêtant d’une conception à la fois spirituelle et philosophique, Sepandârmazd honore l’Epouse, c’est-à-dire la Femme aimée, porteuse de la fécondité et du renouvellement de la Vie, de même que l’Amour au sein du couple sans considération aucune avec la sexualité. Elle demeure encore l’une des fêtes les plus populaires et les plus essentielles que les Iraniens ne manquent pas de célébrer chaque 24 février.

 

Orientation bibliographique :

La Femme en Iran

Le rôle politique des femmes en Iran

 


[1] Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, Gallimard, Collection Idées, 1981, page 38.

[2] Dénommé Kayomars dans le Livre des Rois de Ferdousi, il ne faut pas le confondre avec un simple homme puisqu’il est l’Homme primordial, le premier humain mythique créé à partir de la terre et dont le nom signifie « vie mortelle ».

[3] Vesta Sarkhosh Curtis, Mythes perses, Editions du Seuil, 1994, page 43. « Gayomartan tombe victime de l’Esprit du Mal, mais sa semence est purifiée par le soleil après sa mort. Quarante ans après être retourné à la terre, sa semence devient une rhubarbe, et de cette plante naissent et se développent les deux premiers mortels, le premier homme et la première femme. » D’autres sources rapportent qu’il s’agit d’une mandragore.

[4] Abu Reyhân Mohammad ibn Ahmad al-Birouni (973 vers 1050) fut un savant polymathe iranien qui laissa son empreinte dans divers domaines comme les mathématiques, la physique, la géographie, la géodésie, la pharmacologie, la minéralogie, l’astronomie, l’histoire, la linguistique, l’anthropologie ou bien encore l’indologie. Il inventa le système de découpe du temps en minutes et en secondes.

[5] Jacques Duchesne-Guillemin (1910-2012) les qualifie d’« entité entourant Ahura Mazda et représentant à la fois les qualités du dieu et de l’homme » (cf. Jacques Duchesne-Guillemin, Dictionnaire des religions, PUF, 1984, p. 31). Georges Dumézil (1898-1986) utilise quant à lui dans son Essai sur la formation de la théologie zoroastrienne (1945) le terme d’« archange » pour les qualifier.

[6] Nora Elizabeth Mary Boyce (1920-2006) fut professeuse d’études iraniennes au sein de la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres. Elle est considérée comme l’une des plus grandes spécialistes du Zoroastrisme et respectée en tant que telle. Sa biographie peut être consultée sur le site de l’Encyclopædia Iranica http://www.iranicaonline.org/articles/boyce-mary.

[7] « Les créatures malfaisantes, comme les démons, faisaient peser, croyait-on, une menace constante sur l’humanité, les bêtes, les plantes et les cultures. Appelées khrafstra, elles comprenaient les prédateurs, les rongeurs, les grenouilles, les lézards, les tortues, les araignées, et des insectes comme les guêpes, les fourmis et les scarabées. » Vesta Sarkhosh Curtis, Mythes perses, Editions du Seuil, 1994, page 40.