La Femme en Iran

 

par Morgan Lotz

 

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Fi 13

 

 Deuxième partie : La Femme iranienne dans la société traditionnelle et l’époque moderne, entre société islamique et culture iranienne 

 

1) Proxémie de l’espace matériel : l’andarouni et le birouni, dichotomie du monde intérieur et du monde extérieur dans l’univers iranien

Les termes d’andarouni et de birouni sont une notion essentielle qui nous permet de comprendre la construction sociale du monde iranien concernant la prédominance des sexes dans l’espace sociétal. C’est une notion parfaitement inconnue pour l’Occidental du 21ème siècle que nous allons nous efforcer d’expliquer du mieux possible et de la manière la plus facilement appréhendable. Le mot birouni vient de biroun, signifiant « extérieur » en persan, tandis que andarouni vient de andaroun signifiant « intérieur » ; ils traduisent les deux pôles que sont le monde intérieur et le monde extérieur.

Leur meilleure expression visible et directement perceptible se découvre dans l’architecture traditionnelle des lieux d’habitat iraniens : nous pourrions grossièrement schématiser l’andarouni comme l’espace de prédominance des femmes et le birouni comme celui des hommes. Mais ces deux domaines spatiaux doivent être compris avec l’intelligence de l’âme iranienne, c’est-à-dire ne pouvant être réduits à de simples spatialités dans lesquelles les êtres expérimentent leur interaction sociale sans autre consistance que celle d’êtres vivants ; l’âme iranienne – et par extension pourrions-nous dire l’âme orientale – a su conserver ce que l’âme occidentale a perdu ces siècles derniers avec la domination de sa pensée par le rationalisme et le matérialisme et sait toujours dépasser la simple proxémie.

Dans son aspect strictement architectural, l’andarouni est constitué des quartiers réservés à une femme, qu’elle soit l’épouse, la fille, la belle-mère ou bien encore la belle-sœur. Dans le cas d’un mariage polygyne, il y autant d’andarouni que d’épouse. Ces espaces sont totalement privés et exclusivement consacrés à ce que la vie a de plus intime ; nul étranger – na mahram – n’y pénètre, pas même le familier qui n’y serait pas autorisé. Lieux d’interaction avec le familier ou le proche – le maharim –, le hedjâb n’existe dès lors plus dans ce monde intérieur. Rares sont les hommes qui peuvent accéder à ce domaine privé, voire secret, sinon les fils de l’époux qui n’ont pas dépassé la puberté (celle-ci effaçant les traits de l’enfance pour les classer inéluctablement dans l’âge adulte) et quelques rares invités que des circonstances très particulières autorisent à pénétrer parmi cet espace. Preuve s’il en fallait encore de son importance, l’andarouni accueille généralement ce que nous qualifierions de « tribunal de maison » où se règlent les affaires familiales.

En son opposé, le birouni constitue le monde extérieur, celui équivalent pour les hommes à l’andarouni des femmes. L’architecture iranienne les place tout deux autour d’un jardin, lui-même situé au centre de l’habitat. Le birouni des hommes est un espace public dans lequel se déroulent les évènements de la vie quotidienne d’un foyer et de l’accueil extérieur ; par conséquent dénué d’intimité, il s’oppose à l’andarouni sans pour autant interdire la présence des femmes qui s’y comportent avec les exigences de la bienséance en société.

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2) La Femme iranienne de l’époque safavide (1501-1736) jusqu’au 19ème siècle

La condition de la Femme iranienne va évoluer de pair avec l’islamisation de l’Iran durant toute la période médiévale et les mœurs s’adaptent aux nouvelles lois islamiques et aux exigences qui en découlent. L’Iran connaît différents empires qui se succèdent ou se côtoient et s’influencent en conservant toutefois des particularités ethniques et culturelles qui leurs sont intrinsèques ; le birouni safavide répond en écho au zénana monghol et timouride de même que celui-ci répond en écho à celui-là, chacun s’imprégnant de l’influence de l’autre au gré des empires se conquérant et des cultures se rencontrant pour se mêler et s’imprégner. Il convient de préciser que les notions de birouni et d’andarouni que nous venons de citer précédemment appartiennent au monde et à l’âme iraniens sans qu’il soit possible d’en développer une généralité partagée et acquise par l’ensemble du monde islamique – l’Islam est une religion plurielle qui dévoile autant d’identités que de peuples et de coutumes qu’il imprègne…

Fi 15 Habillement zoroastrien sous l'époque safavide. 

Bien que les femmes soient le plus souvent invisibles dans l’espace public, certaines n’en demeurent pas moins éduquées semblablement aux hommes. Les auteurs médiévaux semblaient partagés sur la nécessité de l’instruction des femmes, recommandant pour certains de leur apprendre à lire tandis que d’autres le déconseillaient. Quoiqu’il en soit, des filles apprendront la lecture, l’écriture et l’instruction religieuse dans les maktab – cette formation s’achevait aux alentours de huit ou neuf ans –, tandis que d’autres suivront un enseignement à domicile, à l’image de Amena Baygom, fille de Mollâ Mohammad-Taqi Madjlesi (mort en 1659) et épouse de Mollâ Mohammad-Sâleh Mâzandarâni (mort en 1670), ou bien encore Hamida Esfahâni et sa fille Fâtemeh, respectivement épouse et enfant de Mohammad-Sharif Esfahâni[1]. Toujours selon la même source, nous apprenons que des femmes détenaient les titres de mojtahed, faqiha, ouléma ou bien encore modjâza, attestant de leur niveau de connaissance dans le clergé shî’ite, de même qu’elles détenaient des idjtihâd, c’est-à-dire des certifications attestant de leur connaissance et de leur droit de l’enseigner et transmettre à leur tour un idjtihâd[2].

Bien qu’elles soient beaucoup moins apparentes sur le devant de la scène, les femmes ne sont cependant pas absentes de la vie sociale iranienne : en effet, elles participent de manière importante dans la vie économique, notamment dans les domaines manuels du tissage, de la broderie, du textile, de la production alimentaire et de l’agriculture, en particulier dans les zones rurales. Elles sont naturellement employées dans les bains publics réservés à la gent féminine et peuvent également exercer des professions comme celles d’infirmières ou, auprès des classes sociales plus aisées, de nourrices et domestiques. La prostitution existe également mais ne leur est pas exclusivement réservée puisqu’il existait aussi des péripatéticiens, et ce, déjà pendant l’époque safavide où il était d’usage courant dans la cour royale d’avoir pour les hommes un partenaire masculin pour des rapports récréationnels[3].

Fi 16 Femme versant du vin. Détail d'une fresque du palais Tschehel Sotoun (Palais des Quarante colonnes, Ispahân). 

 

3) La Femme iranienne à l’époque qâdjâre (1786-1925)

La période qâdjâre marque un certain recul de la visibilité des femmes dans l’espace public sans toutefois remettre en question leur rôle économique que nous avons décrit dans le paragraphe précédent. Il faut attendre la fin du 19ème siècle pour voir certaines femmes resurgir sur le devant de la scène publique au temps où la dynastie qâdjâre connaît une intense mutation confrontée aux aléas de son époque et aux limites de sa gouvernance. Déjà Malek-Djahân Khânom se distingua en renouant avec l’antédiluvienne tradition iranienne de voir les femmes jouer un rôle dans les cercles du pouvoir desquels elles sont issues. Né le 26 février 1805 à Téhéran, elle appartient à la famille royale qâdjâre par sa naissance, étant la fille de d’Amir Mohammad Qâsem Khân Qâdjâr Qovanlou Amir Kabir et de la princesse Begom Djân Khânom Qâdjâr, elle-même petite-fille du second shâh de la dynastie Fath-Ali Shâh Qâdjâr (1772-1834, règne de 1797 jusqu’à sa mort). Elle devient l’une des premières parmi les quinze épouses de Mohammad Shâh Qâdjâr (1808-1848, règne de 1834 jusqu’à sa mort) et lui donnera parmi leurs cinq enfants le prince héritier Nâsseraddine Shâh Qâdjâr (1831-1896, règne de 1848 jusqu’à sa mort), ce qui lui vaudra le titre de mehd-é oliâ, signifiant « berceau sublime » et traditionnellement conféré à la mère de l’héritier du Trône du Paon. A la mort de son mari, Malek-Djahân Khânom va assurer l’intérim du pouvoir entre le 5 septembre et le 5 octobre 1848 et conserver son influence sur son fils nouvellement couronné jusqu’à sa mort survenue le 2 avril 1873. D’autres femmes se distinguent parmi la famille qâdjâre, telles sa fille Malekzâdeh Ezzat ed-Dowleh (1834-1905), Malekeh-Djahân (1847-1875), autrice du Borhân ol-Imâm, un recueil de prières et de supplications, ou bien encore la princesse Ashraf Khânom Fakr ed-Dowleh (1883-1955), demeurée célèbre pour son caractère qui lui fera tenir tête à Rezâ Shâh Pahlavi pour défendre ses droits et ses biens, au point que le souverain déclarera qu’il n’y avait pas d’homme chez les Qâdjârs[4]. Les historiens qâdjârs rapportent dans leurs dictionnaires biographiques nombre d’informations concernant l’instruction des femmes de la Cour, dont certaines détiennent des bibliothèques et sont entourées de femmes exerçant le métier de scribe, tel qu’en témoigne les sceaux professionnels demeurés sur les manuscrits.

Tâdj Saltaneh Khâtoun (1883-1936) va quant à elle bouleverser les codes sociétaux établis en n’hésitant pas à ouvertement critiquer des normes qu’elle juge désuètes et d’un âge dépassé. Fille préférée de Nâsseraddine Shâh Qâdjâr, elle ne se contente guère du peu d’éducation qu’elle estime avoir reçu et poursuit de manière autodidacte ses études après avoir été mariée à quatorze ans suivant les usages de l’époque ; étudiant non seulement les littératures persane, arabe et française, elle complète ses connaissances par des disciplines comme l’histoire et la philosophie ainsi que la peinture et la musique. Cette femme passionnée par la Révolution française de 1789 n’hésite guère à critiquer le règne de son frère Mozaffaredin Shâh – qui la déteste cordialement – et prédit la révolution constitutionnelle de 1905. Elle laisse derrière elle une œuvre novatrice, le Katerât-é Tâdj Saltaneh Les mémoires de Tâdj Saltaneh »), dans laquelle elle n’hésite pas à blâmer les conditions d’existence des femmes de son époque et se prononcer contre le port du foulard, témoignant d’une situation sans problème lors d’un voyage à Tabriz au cours duquel elle vit des femmes dévoilées.

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4) La Femme iranienne et la révolution constitutionnelle de 1905, entre responsabilisation politique et fondation du système éducatif moderne

Qajar Dynasty EditLa fin du 19ème siècle correspond aussi à l’ouverture des échanges universitaires durant lesquels des étudiants iraniens auront l’occasion de voyager en Europe et d’enrichir leur réflexion, notamment avec l’inauguration des premières loges maçonniques en Iran, complétant d’autres sociétés secrètes qui vont devenir des centres intellectuels pourvoyeurs de la révolution constitutionnelle de 1905. De même qu’ils développent les premières conceptions nationalistes iraniennes, certains courants de pensée voient dans la tradition du foulard une symbolique arriérée qui rattache l’Iran dans une dominante culture arabe et islamique dont ils souhaitent s’affranchir[5], tandis que d’autres n’y voient aucunement un obstacle et défendent plutôt l’éducation et la participation des femmes dans l’espace public.

La révolution constitutionnelle s’étant déroulée entre 1905 et 1911 va marquer un changement significatif pour le peuple iranien dans sa participation et son action politique ; de spectateur impuissant, il devient pendant cette période un acteur. Il en est de même des femmes, qui se distinguent par leur engagement dans ces événements politiques auxquels nous consacrerons plusieurs articles et qui constituent un tournant majeur et décisif dans l’évolution, voire la métamorphose, du système politique iranien. Pour la première fois depuis l’Antiquité, les femmes de toutes les catégories sociales prennent une part active aux débats sociétaux, quand elles ne les dirigent pas elles-mêmes : de nombreux mouvements politiques féminins voient le jour et accompagnent la fondation de nombreux journaux libres et indépendants. Une dizaine d’années après la révolte du tabac survenue en 1891 au cours de laquelle les femmes du harem avaient pris part, la gent féminine s’impose cette fois-ci dans son ensemble comme un acteur politique désormais intrinsèque de la vie politique iranienne sans qu’elle n’obtienne toutefois le droit de vote.

Fi 18 Musicienne jouant du târ. Début du 20ème siècle. 

Parmi les débats les plus significatifs, celui de l’éducation est abordé. Bien qu’il eût existé sous le règne de Nâsseraddine Shâh Qâdjâr un projet d’éducation publique dont les effets commençaient à poindre, l’alphabétisation et l’éducation de la population étaient principalement assurées par le clergé dans les écoles coraniques. Plusieurs écoles élémentaires pour filles furent fondées au 19ème siècle : des missionnaires presbytériens américains inaugurent en 1838 à Oroumieh une école pour les enfants chrétiens assyriens. Ils sont suivis par les Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul qui inaugurent en 1865 des écoles à Oroumieh, Salmâs, Tabriz, Ispahân et en 1875 à Téhéran. L’Ecole américaine pour les filles est fondée dans la capitale en 1895. Cependant, les chrétiens ne sont pas les seuls à développer un système éducatif, les autres confessions religieuses présentes en Iran allant dans le même sens : les Arméniens inaugurent leurs écoles à Téhéran en 1870, Qazvin en 1889, Soltânâbâd en 1900 et Ispahân en 1903, tandis que la première école juive pour les filles est créée à Téhéran en 1898 sous l’impulsion de l’Alliance israélite universelle. Les zoroastriens créent quant à eux l’école Enât-é djamshidi en 1902 à Kermân ; les baha’i l’école Tarbiat-é banât à Téhéran en 1911. La première école musulmane pour fille voit le jour en 1903 sous le nom de Parvaresh et est établie dans la maison de Mirzâ Hassan Roshdiâ qui nomme sa belle-sœur Tûbâ Roshdiâ comme directrice. D’autres initiatives musulmanes vont suivre : Mokaddarât en 1905, Hormatiyâ-yé sâdât et Doushiyagân l’année suivante. Toubi Azmoudeh (1878-1936) fonde quant à elle l’école Nâmous en 1908. En province, l’école Banât est inaugurée à Qazvin en 1908, l’école Banât-é eslâmi à Rasht en 1911 et l’école Fâtemiâ à Shirâz en 1920. En 1911, il existe d’après les chiffres rapportés par Mansour al-Soltaneh[6] 47 écoles pour les filles contre 78 pour les garçons, regroupant respectivement 2187 et 8344 élèves. Le gouvernement constitutionnaliste propose d’ailleurs dans un rapport daté de 1911 de subventionner à hauteur de 4000 tomans cinq écoles élémentaires pour filles destinées à les former à la profession d’enseignante. En 1917 sont inaugurées les dix premières écoles publiques pour filles qui n’accueilleront pas moins de 938 élèves et l’école Dâr al-mo’allemât est fondée la même année avec l’objectif de former un corps d’enseignantes jusqu’ici inexistant.

La politique de développement de l’éducation chez les femmes va se heurter à certaines réticences plus ou moins virulentes, certaines allant jusqu’à des tentatives de destruction des lieux d’enseignement. Si Shaykh Fazlallâh Nouri[7] considère l’ouverture d’écoles comme contraire au droit islamique, d’autres religieux comme Hâdji Mirzâ Hâdi Dawlatâbâdi[8], Shaykh Mohammad-Hossein Yazdi ou bien encore Shaykh Hâdi Nadjmâbâdi soutiennent cette initiative et encouragent leurs épouses et filles à devenir éducatrices, n’hésitant pas à rappeler que les Ismaéliens à partir du 8ème siècle et les Baha’i au 19ème siècle éduquaient les filles de la même manière que les garçons.

La révolution constitutionnelle a marqué un véritable bouleversement dans la société iranienne, notamment pour les femmes qui prirent conscience de leurs responsabilités et de leur rôle ; ce sont elles qui prirent d’assaut le Madjles – le parlement – en 1911, démontrant de la sorte leur volonté de participer à la mutation politique que connaît l’Iran en cette période, à l’image des femmes marchant sur Versailles le 5 octobre 1789 pour exiger de Louis XVI des réformes sociales et économiques dans la France révolutionnaire naissante. Leurs revendications s’étendent de l’adoption de la Constitution à l’obtention de droits favorisant leur émancipation dans une société jugée sclérosée et dont le pouvoir politique qâdjâr est depuis longtemps à bout de souffle. Toutes les confessions sont représentées, à savoir les zoroastriennes, les juives, les baha’ies et les musulmanes aussi bien shî’ites que sunnites. La période qui s’ensuit de 1911 jusqu’à l’accession au trône de Rezâ Shâh Pahlavi et la fondation de sa nouvelle dynastie en 1925 est considérée comme une période où les libertés s’accroissent, notamment les libertés d’expression et de la presse avec l’émergence d’une presse indépendante, sans pour autant renier les traditions et la culture qui forgent l’identité iranienne. Mozayân al-Saltaneh, de son vrai nom Mariam Amid, devient la première femme journaliste lorsqu’elle fonde en 1911 son journal Dânesh (signifiant « connaissance ») qui paraîtra de manière hebdomadaire à Téhéran et dans d’autres régions.

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5) La Femme iranienne sous la dynastie pahlavie

Après son accession sur le trône de Paon en 1925, Rezâ Shâh entreprend des réformes dont l’objectif est de moderniser l’Iran et de développer le pays en vue d’en faire une puissance régionale fonctionnant selon le modèle occidental. Les évolutions et bouleversements sociétaux vont alors considérablement s’accélérer : le Parlement vote en 1931 une loi fixant l’âge légal du mariage à 15 ans au lieu de 13, le code civil établi durant cette décennie contribue à séculariser la shari’at en créant un système judiciaire d’État remplaçant les tribunaux religieux jusqu’ici détenteurs du pouvoir judiciaire, et les certificats de naissance sont établis et systématiquement attribués. Le système éducatif créé en 1936 accueille aussi bien les filles que les garçons, de même que l’université de Téhéran accueille cette même année ses premières femmes élèves[9]. Toutefois, la gouvernance de Rezâ Shâh devient de plus en plus autoritaire lorsque ses pouvoirs se renforcent dans les années 1920 et les femmes dont l’éducation est encouragée perdent paradoxalement la possibilité de constituer des journaux et des cercles de réflexion indépendants dont l’essor fut significatif lors de la révolution constitutionnelle, de même que toute contestation du régime est sévèrement réprimée.

Cependant, en dépit de changements sociétaux qui sont perçus comme positifs par le prisme compréhensif occidental, une réforme menée avec acharnement et fracas par Rezâ Shâh va mettre le feu aux poudres et briser l’élan qui portait ses réformes précédentes : le kashf-é hedjâb, ou « politique du dévoilement ». Cette réforme va tout simplement obliger les Iraniennes et les Iraniens à se vêtir selon la mode occidentale, si nécessaire par la contrainte ; le port du voile ou du foulard est dès lors interdit pour les femmes et les hommes se voient contraints de délaisser les vêtements traditionnels pour porter le chapeau melon et la cravate.

Cette réforme est annoncée en 1935 et devient effective le 8 janvier 1936 (correspondant dans le calendrier persan au 17 dey 1314) par décret de Rezâ Shâh. Les forces de police reçurent l’ordre de retirer les voiles et les foulards de toutes les femmes qui apparaîtraient ainsi vêtues, certaines étant publiquement battues et humiliées et s’exposant à des poursuites telles des perquisitions de leur domicile. La question du hedjâb devient dès lors un enjeu de société qui perdure encore aujourd’hui dans la société iranienne, présenté par les partisans de l’occidentalisation de l’Iran comme une marque de « progrès » et dénoncé par les autres comme la soumission à l’imposition d’une culture qui n’est aucunement celle de l’Iran et une atteinte à son identité. Il s’agit de la décision du souverain pahlavi la plus controversée, qui empoissonne toujours le débat politique ; plus qu’un apport, le kashf-é hedjâb est devenu une source de division et d’affrontement dont les conséquences perdurent toujours le débat public iranien. Afin de mieux comprendre cet événement de l’histoire moderne de l’Iran, nous invitons le lecteur à lire notre article plus détaillé sur le kashf-é hedjâb, son histoire et les conséquences découlant de son imposition.

Fi 20 Rue de Téhéran durant la décennie 1970. 

Mohammad Rezâ Shâh, succédant à son père Rezâ Shâh qui abdiqua en sa faveur en 1941[10], poursuivit la volonté de son père de moderniser l’Iran et de construire un Etat fort sur le modèle des pays occidentaux. La « révolution blanche » de 1963 va inaugurer une série de réformes sociétales qui se poursuivra jusqu’à la révolution de 1979. Parmi ces réformes qui provoqueront l’opposition du clergé – dont un clerc nommé Rouhollâh Khomeyni se démarque...  le droit de vote et d’éligibilité est accordé aux femmes, dont 22 seront élues députés lors des élections législatives ayant lieu la même année. Le Shâh ne manque cependant pas de prévoir des urnes séparées pour les femmes… Avec l’élection de deux femmes comme sénatrices et la nomination de Mehrângiz Dowlatshâhi et Farrokh-Rou Pârsâ comme ministres, les femmes iraniennes acquièrent des droits et des responsabilités politiques demeurés jusque-là sans précédents depuis l'Antiquité et qui se renforceront davantage dans les années suivantes, y compris après la révolution de 1979[11]. Un service national est également mis en place pour les femmes célibataires qui rejoignent généralement la Sépâh-é dânesh (se traduisant en français par « armée du savoir ») chargée d’instruire les populations dans les campagnes reculées ne disposant pas encore d’infrastructures éducatives viables.

En 1964 est fondée par la princesse Ashraf Pahlavi[12] l’Organisation des Femmes d’Iran (OFI), succédant au Haut Conseil des Femmes qu’elle avait fondé en 1949, dont les missions consistaient à développer des bureaux d’information à travers tout le pays afin de mettre à disposition des femmes iraniennes des conseils et des assistances en matière de protection des droits familiaux, de formation professionnelle ou bien encore de planning familial. La « Loi de la Protection de la Famille » est votée trois ans plus tard, en 1967 ; cette nouvelle législation fonde les bases d’un droit de la famille, des femmes mariées et divorcées, encadrant le divorce et la polygynie qui se raréfie désormais. Un certificat de non-réconciliation délivré par un tribunal après que toutes les possibilités de réconciliation du couple eurent échoué est institué par le huitième article, sa non-obtention interdisant au mari de divorcer, de même que la tradition de la rupture volontaire du mariage est abolie[13]. De plus, le consentement de la première épouse devient obligatoire pour permettre à l’époux de se marier avec une seconde femme si sa première ne peut enfanter ou est atteinte d’une grave maladie et des tribunaux familiaux sont institués afin de statuer sur la garde des enfants qui n’est désormais plus systématiquement confiée au père. Cette loi est renforcée en 1973 avec notamment l’âge légal du mariage fixé à 18 ans – les contrevenants à cette loi n’étant toutefois pas sanctionnés. Ces mesures trouveront le soutien des futurs théoriciens de la révolution qui participèrent activement à leur élaboration, notamment celui de l’ayatollâh Morteza Motahari (1920-1979) qui défendit ces dispositions du code civil sur la famille dans des articles parus en 1966-1967 dans le périodique Zan-é rouz.

Ces réformes vont porter leurs fruits avec une diminution de l’analphabétisme des femmes constaté à 11 % en 1965 ; cependant, celle-ci est de 20 % dans les zones urbaines et de seulement 3 % dans les zones rurales. Autre aspect important, la participation des femmes dans la vie économique augmente – à l’exception de Téhéran ou une légère baisse est étonnamment constatée – et elles sont désormais présentes dans l’ensemble des secteurs professionnels. Dans ses Mémoires, Farah Pahlavi, dernière impératrice d’Iran et veuve de Mohammad Rezâ Shâh, présente une annexe intitulée La situation des femmes en Iran sous la monarchie[14] et dans laquelle elle présente le bilan de l’OFI : on y apprend qu’un tiers des étudiants dans les universités sont des femmes et que ces dernières sont majoritaires parmi les candidats aux examens de médecine.

Fi 21 Rue de Téhéran durant la décennie 1970. 

Le bilan de la « révolution blanche » est toutefois contrasté : si la situation des femmes vivant dans les grandes agglomérations a évolué, la situation de leurs compatriotes vivant dans les zones rurales n’a quant à elle pas évolué et s’est même quelquefois dégradée avec une inégalité de développement, provoquant par là une période d’exode rurale qui va s’intensifier dans le courant des années 1960 et 1970, développant de la sorte de profondes inégalités entre une population citadine favorisée et de nouveaux arrivants nombreux et défavorisés dont le ressentiment s’exprimera durant la révolution de 1979. D’un point de vue sociétal, une fracture va s’aggraver au sein de la population entre une classe moyenne et supérieure nouvellement favorisée et conséquemment ouverte sur une occidentalisation et le reste de la population, majorité silencieuse et traditionnelle qui perçoit négativement ces changements au sein de la société iranienne dont nous avons vu plus haut la conception dans notre description sur l’andarouni et le birouni. Beaucoup d’Occidentaux ont en tête les images des Iraniennes en robe ou en jupe, les cheveux au vent, et imaginent par là le « rêve de liberté » de toutes les femmes iraniennes du 21ème siècle… Il n’en est rien et cette idée ressort de la vision post-coloniale des Occidentaux imaginant leurs mœurs et leur société comme le modèle absolu et parfait que le monde entier devrait suivre. Dans la réalité, ces femmes appartiennent à une bourgeoisie et à des couches sociales favorisées jouissant de privilèges que ne connaissent pas la très grande majorité de la population iranienne, cette catégorie correspondant particulièrement à une génération que nous pourrions qualifier de « génération Pahlavi » éduquée dans le laïcisme et l’occidentalisation. La fracture devient très rapidement un fossé et une convergence des luttes basculera en faveur du clergé après la révolution de 1979, le conflit sociétal créé par le gouvernement du Shâh se retournant contre lui.

Dans le courant des années 1970, trois profils de femmes poursuivant une activité professionnelle se dessinent : 1) les femmes issues des classes sociales supérieures exerçant des professions libérales ou travaillant comme employées, 2) les femmes appartenant aux classes moyennes dont une partie laïque tente de suivre le modèle précédent dont la sécurité sociale les aspire tandis que l’autre partie reste traditionaliste, 3) enfin, les femmes issues des classes sociales inférieures à celles précédemment citées, parmi celles qui travaillent le plus mais dont les revenus ne suffisent que rarement à subvenir aux besoins de l’économie domestique et particulièrement renforcées par l’exode rural des années 1960. Ces deux modèles de société, l’une favorisée, qui accepte avec enthousiasme les changements socio-économiques qui lui permirent d’accéder à sa situation, et l’autre, défavorisée et percevant dans ces mêmes changements les raisons du déséquilibre, vont donc s’affronter au cours de la révolution de 1979 avec l’issue que nous connaissons.

Fi 22 Les femmes qashqâ'ies ne portent pas le hedjâb

 

6) La Femme iranienne durant la révolution de 1979

Les femmes iraniennes avaient découvert lors de la révolution constitutionnelle de 1905 la participation active à la vie politique et entendaient désormais ne plus abandonner cet acquis. Il convient de ne pas sombrer dans la caricature en décrivant la révolution de 1979 comme une prise du pouvoir par un clergé obscur et moyenâgeux, trop souvent véhiculée en Occident ; la réalité est plus complexe et cette révolution n’est à proprement parler guère une révolution « islamique », mais une révolution qui regroupa l’ensemble des opposants à la monarchie, des nationalistes laïcs jusqu’aux communistes, en passant par les religieux, les nationalistes religieux ou bien les marxistes islamistes (les Moudjahedines du Peuple).

Les femmes iraniennes participèrent très activement à cette révolution, suivant l’appel lancé en 1978 par l’ayatollâh Khomeyni à braver le couvre-feu imposé par la loi martiale. Des millions de femmes, qu’elles soient communistes, nationalistes laïques ou religieuses, ou bien encore traditionalistes, descendent dans les rues seules sans que leurs pères ou leurs époux en décident, ancrant dorénavant en leurs esprits qu’elles ont le droit de participer publiquement à la vie politique semblablement à n’importe quel citoyen. Les classes sociales défavorisées et moyennes jusqu’ici silencieuses et invisible vont dès lors s’exprimer et devenir visibles, la révolution brisant l’andarouni pour la plupart des femmes traditionalistes. C’est une génération de femmes révolutionnaires qu’influence la pensée d’Ali Shari’ati, et notamment son livre Fâtemeh est Fâtemeh paru en 1970[15], dans lequel il expose l’une des facettes méconnues de la fille du Prophète, épouse du Ier Imâm Ali et mère des Imâms shî’ites : son existence en tant que femme. « Mère, musulmane et militante » devient dès lors le nouveau triptyque de la Femme iranienne révolutionnaire.

Après la victoire des révolutionnaires, dont la frange des classes moyennes conservatrices a difficilement réussi à s’imposer, le conservatisme religieux redevient la norme et la loi se base désormais sur la shari’at, la loi islamique. Cependant, tous les acteurs religieux n’approuvent pas une stricte application des préceptes islamiques et certains contestent même la nouvelle constitution alliant le pouvoir religieux au pouvoir politique[16]. De même que certains souhaitent l’instauration du hedjâb vestimentaire obligatoire, d’autres s’y opposent, tel l’ayatollâh Mahmoud Tâleqâni[17]. La volonté des plus radicaux d’appliquer de manière stricte la shari’at va se heurter le 8 mars 1979 à des manifestations rassemblant plusieurs milliers de femmes militantes laïques à Téhéran, Ispahân, Tabriz et Sanandadj auxquelles les hommes se joignirent massivement, brisant de la sorte les stéréotypes véhiculés en Occident. Nous reviendrons plus en détail sur ce sujet du hedjâb vestimentaire obligatoire dans un autre article.

Toutefois, l’Histoire va très rapidement contrer le changement de vision de la Femme en raison des événements qui surviennent dans le courant des années 1980, avec notamment la guerre imposée à l’Iran par l’Irak. Bien que l’image de la Femme se recentre sur l’Épouse dans le sens spirituel que ce statut se voit conféré par l’Islam, la réalité n’accepte pas ce changement de mentalité et les acquis intellectuels des femmes qui participent désormais tout autant que les hommes à la vie politique ne disparaîtront guère. En participant à cette révolution, les femmes iraniennes affirmaient leur volonté de prendre part au développement et à la construction de l’Iran[18].

 

 

Première partie : La Femme iranienne durant la période pré-islamique : l’Iran des origines et l’Iran matriarcal

Troisième partie : La Femme iranienne sous la République islamique

 


[1]Afsaneh Najmabadi, Encyclopædia Iranica, Vol. VIII, Fasc. 3, pages 233 à 234.

[2]Plus précisément, un idjtihâd signifie un « effort » dans la réflexion, l’analyse et l’interprétation du droit réalisé par un faqih ou un ouléma. Le philosophe indien Mohammed Iqbal (1877-1938), considère que ce terme « signifie s’efforcer en vue de formuler un jugement indépendant sur une question légale ». Il prend parfois le sens de certification ou de brevet attestant du niveau de connaissance dans un domaine d’étude autorisant son récipiendaire à enseigner à son tour cette discipline.

[3]Concernant cette prostitution masculine au temps des Safavides (1501-1736), la très célèbre fresque du Palais Tchehel Sotoun (Palais des Quarante Colonnes) situé à Ispahan représentant Shâh Abbas II (1632-1666, règne de 1642 jusqu’à sa mort) accueillant Vali Nadr Mohammad Khân contient la représentation de courtisans et, se tenant derrière eux, de jeunes hommes représentés sous les traits de jeunes éphèbes.

[4]International Qadjar Studies Association (IQSA), Fakhr-ed-Dowleh (qajarpages.org).

[5]Cette problématique nationaliste se retrouve encore dans le débat iranien d’aujourd’hui, tiraillé entre un nationalisme strictement laïc et un nationalisme irano-religieux promu par certaines factions politiques conservatrices quand d’autres factions elles aussi pour la plupart conservatrices tendent tout simplement vers une identité strictement islamique.

[6]Mostafâ Adl (1882-1950), honoré du titre Mansour al-Soltaneh, fut un juriste, professeur de droit, diplomate, ministre et sénateur iranien sous la dynastie pahlavie.

[7]Shaykh Fazlallâh Nouri (1843-1909) fut un juriste devenu célèbre durant la révolution constitutionnelle pour son opposition à la laïcité et sa défense d’un constitutionnalisme islamique. Il fut publiquement pendu sur la place Toupkâneh, à Téhéran, le 31 juillet 1909 après l’abdication de Mohammad-Ali Shâh Qâdjâr, ayant refusé de se réfugier avec les partisans du souverain dans la légation russe.

[8]Hâdji Mirzâ Hâdi Dawlatâbâdi fut un éminent modjtahed dont la fille Sediqâ Dawlatâbâdi (1883-1961) fonda une école pour fille à Ispahân en 1917, la maktab-kânâ-yé shari'ât. Sa biographie est intéressante à plus d’un titre, puisqu’elle fut l'un des plus brillants exemples de femme émancipée en Iran, ayant reçu par son père – religieux – une éducation qui lui permettra notamment de suivre des études à Paris et de devenir journaliste en Iran. Elle présenta notamment en France plusieurs articles sur les avantages des femmes musulmanes iraniennes par rapport aux femmes européennes au sujet des biens privés et de leur droit (Cf. DAWLAT?B?D?, ?EDD?QA – Encyclopaedia Iranica (iranicaonline.org)).

[9]Bien que de nombreux établissements privés offraient aux jeunes femmes la possibilité de poursuivre des cours s’étendant au-delà du cycle d’instruction élémentaire, il faut attendre 1939 pour que l’État développe l’enseignement secondaire de trois années pour les femmes.

[10]Cf. notre article La Seconde Guerre mondiale en Iran – Première partie : La Seconde Guerre mondiale en Iran et son invasion en août 1941.

[11]Cf. notre article Le rôle politique des Iraniennes en Iran.

[12]Ashraf ol-Molk Pahlavi (1919-2016) fut la sœur jumelle de Mohammad Rezâ Shâh Pahlavi.

[13]Appelée talâq (signifiant « répudiation » en français), celle-ci qualifie l’ensemble des possibilités de rupture du mariage, variant selon qu’elles soient sunnites ou shî’ites. Le divorce peut être à l’initiative aussi bien de l’homme que de la femme et plusieurs catégories existent avec chacune des dispositions différentes. La femme peut utiliser, si le contrat de mariage le précise, le tafwîd, c’est-à-dire se répudier elle-même sans perdre son mahr (les dons donnés à l’épouse par l’époux). Si le tribunal refuse le divorce, la femme peut opter pour le khol’, moyennant une compensation financière envers l’époux. Enfin, dans le cas d’une renonciation commune des deux conjoints à l’ensemble de leurs droits financiers compensatoires, on parle de mubârâ’at.

[14]Farah Pahlavi, Mémoires, Editions J’ai lu, 2004, p. 410.

[15] Les éditions Albouraq l’ont publié en français en 2009.

[16]Cf. notre article La République islamique d’Iran.

[17]Seyyed Mahmoud ‘Alâ’i Tâleqâni (1911-1979) fut un ayatollâh connu en Iran pour son opposition au velayat-é faqih et à l’instauration obligatoire du hedjâb vestimentaire. Il fut entre autres Chef du Conseil de la Révolution islamique et le premier imâm de la mosquée du vendredi de Téhéran nommé par Khomeyni après la révolution. Des tensions se développèrent entre les deux ayatollâhs à partir du mois d’avril 1979. Connu pour sa grande tolérance et sa médiation en faveur des Kurdes auprès de Khomeyni, ainsi que son habitude fort rare chez les religieux d’être un grand fumeur, il meurt le 9 septembre 1979 dans de mystérieuses circonstances, assassiné selon deux de ses fils sans qu’aucune preuve n’ait pu étayer ces affirmations.

[18]Mohammad Hossein Panahi, Sociologie de la participation politique des femmes, Publication Alameh Tabâtabâ’i, 2008.