Qui était le général Qâsem Soleimâni ?

 

par Morgan Lotz

 

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Le nom de Qâsem Soleimâni fut à la une de l’actualité au début de l’année 2020, non sans susciter une vague d’indignation, de colère et surtout de tristesse dans le monde. Devant l’inquiétude provoquée par ce qui est pour le droit international un assassinat aussi illégal qu’injustifié, la biographie du général Soleimâni fut bien souvent éclipsée dans les médias.

Qui fut le général Qâsem Soleimâni, surnommé « sardar-é delhâ » (« général des cœurs ») ? Celui qui peut être comparé au général français Marcel Bigeard par rapport à ce que sa carrière représente pour les Iraniens est cependant inconnu pour beaucoup d’Occidentaux. C’est pourtant lui qui fut en première ligne sur le terrain avec ses volontaires iraniens, irakiens, libanais et aussi afghans pour combattre la barbarie de Daesh entre 2012 et 2018.

 

 Première partie 

 

I - Les débuts de la carrière militaire de Qâsem Soleimâni

  1. Jeunesse de Qâsem Soleimâni

Qâsem Soleimâni (prononcer « Rasèm ») est né le 21 mars 1957 à Qanat-é Malek, dans la province de Kermân, au sein d’une modeste famille de quatre enfants issue de la paysannerie locale. Aussitôt ses cinq années d’école obligatoire terminées, il devient ouvrier dans le bâtiment à l’âge de 13 ans pour aider sa famille, avant d’exercer le métier d’entraîneur de karaté et de fitness, puis de se tourner vers l’entreprenariat en 1975. Il suit en parallèle le prédicateur Hodjat Kamyab, un proche d’Ali Khamenei, qui incite ses auditeurs aux activités révolutionnaires.

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Qâsem Soleimâni jeune.He left five children: three sons and two daughters.

Il participe à la révolution de 1979 avant de s’engager dans le Corps des Gardiens de la Révolution islamique dès sa création en mai 1979. C’est lors d’une révolte kurde en Azerbaïdjân occidental, dans le nord-ouest de l’Iran, qu’il fait ses premières classes, lui permettant d’être promu lieutenant.

  1. Qâsem Soleimâni pendant la guerre Iran-Irak

Qâsem Soleimâni est déployé sur le front sud dès 1980, lorsqu’éclate la guerre imposée à l’Iran par l’Irak. D’abord missionné pour ravitailler les soldats en eau, il mène par la suite de nombreuses missions de reconnaissance et d’infiltration derrière les lignes ennemies qui lui vaudront une réputation de bravoure et des nominations successives aux grades supérieurs. Plus tard, il déclarera : « Je suis entré dans la guerre sur une mission de quinze jours et j’ai fini par rester jusqu’à la fin… Nous étions tous jeune et voulions servir la révolution. »[1] Chef d’une compagnie, il dirige les opérations de reconquête des territoires occupés par l’armée irakienne dans l’ensemble de la province du Khouzistân, ce qui lui vaudra d’être nommé chef de corps de la 41ème division de Tharallâh.

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Qâsem Soleimâni pendant la guerre imposée à l’Iran par l’Irak.

Un bataillon d’infanterie fut créé en 1980 et constitué de soldats originaires des régions du Sistân-Baloutchistân, d’Hormozgân et de Kermân, avant d’être organisé en 1981 en division comprenant quatre bataillons, puis six en 1982. En février 1983, il est rajouté trois brigades d’infanterie ainsi qu’un bataillon blindé, puis, en 1984, sont joints une brigade supplémentaire ainsi qu’un bataillon anti-blindés.

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Qâsem Soleimâni pendant la guerre imposée à l’Iran par l’Irak.

La 41ème division de Tharallah participa à de multiples opérations et batailles durant le conflit :

  • l’opération Tariq al-Qods, signifiant en français « chemin de Qods », au cours de laquelle Qâsem Soleimâni sera grièvement blessé. Déclenchée à Dasht-é Azadegân et Bostân le 29 novembre 1981, elle s’achève le 7 décembre en ayant conduit à la libération de Bostân, non sans avoir coûté la vie de plus de 2500 Irakiens et 6000 Iraniens qui utilisèrent pour la première fois la tactique d’assaut de vagues humaines, particulièrement meurtrières.
  • l’opération Fath-ol-Mobin, tirant son nom d’une phrase qorânique se traduisant par « Victoire indéniable ». Elle s’étend du 22 au 28 mars 1982, menée en quatre phases par le lieutenant-général Ali Sayad Shirâzi ; sa réussite sera décisive puisqu’elle rompra le siège irakien de la ville iranienne de Shoush. A son propos, Soleimâni déclarera en 1990 que cette opération fut pour lui « la meilleure » et en garde un souvenir « très mémorable » en raison de son succès malgré de sévères contraintes.
  • l’opération Beit-ol-Moqaddas, consécutives aux deux précédentes opérations, fut menée du 24 avril au 24 mai 1982. Elle fut un succès, permettant la libération de Khorramshahr et Hoveyzeh et la retraite des troupes irakiennes en direction de leur frontière.
  • l’opération Ramazan, déclenchée le 13 juillet 1982 à proximité de Bassorah, en Irak. Cette offensive iranienne avait pour but de pénétrer sur le territoire irakien après l’expulsion des troupes irakiennes d’Iran. Cependant, certains rejetèrent cette idée, songeant à la position morale de l’Iran sur la scène internationale et à ses soutiens parmi les pays musulmans désapprouvant l’invasion de Saddam Hussein. Mais les partisans du conflit parvinrent à imposer leur vue en invoquant les sentiments de nombreux shî’ites irakiens envers leur gouvernement et l’appui de combattants iraniens volontaires de poursuivre une guerre durant laquelle ils connurent de nombreuses victoires. De plus, une victoire sur l’Irak aurait permis l’exportation de l’idéal révolutionnaire dans l’ensemble de la région. Objectivant de neutraliser l’artillerie irakienne responsable des bombardements des villes iraniennes situées après la frontière et la destruction du troisième corps de l’armée irakienne, cette bataille qui fut la plus grande bataille terrestre depuis la Seconde Guerre mondiale s’acheva le 3 août avec la capture par les Iraniens de 50 kilomètres carrés du territoire irakien sans qu’ils aient pu conquérir Bassorah. Dès lors, une impasse stratégique se met en place.
  • l’opération Bazi-Deraz 2.
  • l’opération Omm-ol-Hasanayn.
  • l’opération Valfadjr (« Avant l’Aube »), déclenchée le 6 février 1983 dans la région d’Amarah, ville située à 200 kilomètres de Baghdad. L’objectif iranien était de  chasser les dernières forces irakiennes encore présentes en Iran et de conquérir la ville d’Amarah et sa région afin de bloquer les convois de ravitaillement irakiens entre Bassorah et Baghdad. Cette opération s’achève le 26 février 1983 avec des résultats minimes et un coût humain particulièrement élevé pour l’Iran en raison de ses vagues d’assaut humaines.
  • l’opération Valfadjr 1, lancée le 10 avril 1983 et qui sera un échec iranien.
  • l’opération Valfadjr 3, lancée le 3 août 1983 dans l’objectif de libérer la ville iranienne de Mehrân. Elle s’achèvera comme la pire défaite pour l’Iran qui perd Mehrân pour la seconde fois et connaît de très lourdes pertes humaines.
  • l’opération Valfadjr 4, déclenchée le 19 octobre 1983 dans la région du Kurdistan irakien, où l’Iran capturera la ville de Pendjwin. Les Iraniens seront piégés par l’attaque au gaz toxique et connaîtront de lourdes pertes. Cette opération reste cependant une victoire iranienne avec le bombardement de Bassorah et la création de multiples fronts qui épuiseront les Irakiens. Saddam Hussein frappe en réponse six villes iraniennes avec des missiles Scud.
  • l’opération Valfadjr 5, la plus importante des opérations Valfadjr lancée au début de l’année 1984. Les Iraniens ne parviennent point à atteindre leur objectif de prendre Bassorah et à diviser les 4ème et 6ème corps de l’armée irakienne. De cette offensive découleront la bataille des marais et les opérations Kheibar et Valfadjr 6.
  • l’opération Valfadjr 6, dont l’objectif était de couper la route entre Baghdad et Bassorah servant à approvisionner les troupes irakiennes présentes sur la ligne de front. L’attaque débutée le 22 février 1984 s’achève après seulement deux jours durant lesquels les Iraniens se heurtent à la résistance irakienne.
  • la bataille des marais, opération amphibie lancées par l’Iran dans les marais Hawizeh, en Irak qui conduit à envahir les îles de Madjnoun au cours de l’opération Kheibar durant laquelle les Irakiens contre-attaquèrent avec du gaz moutarde.
  • l’opération Badr en mars 1985.
  • l’opération Meymak.
  • la première bataille d’al-Faw au cours de laquelle il prend part à l’opération Valfadjr 8 en février 1986.
  • les opérations Karbala 1, 4, 5, 6 et 10, une série de batailles ayant pour but de permettre une percée iranienne en Irak entre mai 1986 et mai 1987.
  • l’opération Beit-ol-Moqaddas 7.
  • l’opération Ramazan Moubarak (en français « Ramadan béni »), aussi connue sous le nom de « deuxième bataille d’al-Faw », qui sera l’une des batailles les plus importantes de ce conflit débutée le 22 avril 1988 et au cours de laquelle l’armée irakienne utilisera massivement des armes chimiques contre les Iraniens.
  • l’opération Valfadjr 10, qui débute le 15 mars 1988 et recentre la zone de combat principale vers le centre-ouest de la frontière.
  • l’opération Nasr 4, de mai à début juin 1987. Succédant à l’opération Karbala 10 menée conjointement avec les peshmergas kurdes, elle permet à l’Iran de détourner les forces irakiennes du front central où ces dernières avançaient dangereusement. Cette bataille sera un succès pour l’Iran qui menace désormais la ville irakienne de Sulaymaniyah.
  • l’opération Mersad, dernière offensive majeure de ce conflit qui sera une victoire décisive pour l’Iran. Menée entre le 26 et le 30 juillet 1988, elle voit s’affronter l’armée iranienne et 7000 membres de l’Organisation des Moudjahidines du Peuple (OMPI) équipés par l’Irak[2].

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Qâsem Soleimâni prononçant un discours devant ses troupes.

Ses compétences encouragent ses supérieurs à lui confier des missions d’infiltrations derrières les lignes irakiennes, aussi bien militaire que politique en établissant des relations avec les rebelles kurdes d’Irak et l’organisation shî’ite Badr, opposants les plus coriaces à Saddam Hussein en Irak. Il n’hésite cependant pas à affirmer son caractère, notamment lorsqu’il s’oppose en juillet 1985 aux ordres de ses supérieurs qui prévoyaient le déploiement dans les îles ouest de l’Arvand Roud.

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Qâsem Soleimâni avec son père.

La guerre prend fin en août 1988 et Qâsem Soleimâni est nommé commandant des Gardiens de la Révolutions islamique dans la province de Kermân, avant d’être muté dans la province du Sistân-Baloutchistân dans le cadre de la lutte contre les trafiquants présents le long de la frontière afghane et des séparatistes arabes de la région.

 

II – Qâsem Soleimâni et la force al-Qods

  1. Création de la force al-Qods

Créée en 1990 après la guerre Iran-Irak, la force al-Qods est une unité d’élite des forces spéciales détachées du Corps des Gardiens de la Révolution islamique et dépendante du ministère de la Défense. Destinée aux activités de renseignements et d’opérations extérieures, elle est constituée d’un vaste réseau d’agents opérationnels dont les effectifs sont tenus secrets. Son nom sepâh-é qods vient de l’appellation arabe de Jérusalem « al-Qods » signifiant « la Sainte ».

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Fanion de la force al-Qods.

Le commandant du renseignement militaire du Corps des Gardiens de la Révolution islamique dans les années 1980, Ahmad Vahidi, sera le premier chef de corps de cette unité, avant de devenir vice-ministre de la Défense entre 2005 et 2009, puis ministre de la Défense de septembre 2009 jusqu’en août 2013. Cette unité fournit alors dans les années 1990 un soutien aux Kurdes combattant Saddam Hussein en vue de créer le Kurdistan irakien et appuie en Afghanistân le mouvement shî’ite Hezb-é wahdat (hezb-é wahdat-é islami-yé Afghanistân, Parti de l’Unité islamique d’Afghanistân), fondé et dirigé par Abdul Ali Mazâri, qui sera assassiné par les Talibans en mars 1995. Elle vient également en aide financièrement et militairement à l’Alliance du Nord, l’unité du commandant Massoud qui lutte contre les Talibans. Selon Aymeric Janier, journaliste au journal Le Monde, la force al-Qods a soutenu les Bosniaques durant la guerre de Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995.

Plus récemment, la force al-Qods est surtout connue pour son intervention aux côtés des armées syrienne et irakienne durant les combats contre Daesh entre 2014 et 2019.

  1. Le commandement de la force al-Qods par le général Qâsem Soleimâni

Qâsem Soleimâni est nommé à la fin de l’année 1997 chef de corps de la force al-Qods et choisit immédiatement comme adjoint son futur successeur, le général Ismâil Qââni[3]. En fait, la date précise n’est pas connue et l’historien Ali Alfoneh la situe entre le 10 septembre 1997 et le 21 mars 1998.

Il se distingue lors de la contestation étudiante de 1999 par la signature d’une lettre commune de plusieurs officiers des Gardiens de la Révolution, dont 24 généraux, appelant le président de la République Mohammad Khatami à faire immédiatement cesser les manifestations, auquel cas l’armée s’en chargerait en menant si nécessaire un coup d’Etat à son encontre.

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Qâsem Soleimâni avec Ismâil Qââni.

Après les attentats survenus aux Etats-Unis le 11 septembre 2001, Qâsem Soleimâni défend devant le Conseil suprême de sécurité nationale l’idée de travailler en coopération avec les Américains dans la lutte contre les talibans afghans. En ce sens, le diplomate américain Ryan Crocker, membre du département d’Etat américain, rencontre à Genève plusieurs diplomates envoyés par Soleimâni. Ils lui livrent de nombreux renseignements qui vont permettre aux Américains de s’imposer sur le théâtre afghan et de planifier des opérations en fonctions de l’importance des cibles. Cette coopération des plus vitales pour les Etats-Unis se rompt brusquement lorsque le président américain George W. Bush désigne dans son discours sur l’état de l’Union en janvier 2002 l’Iran comme faisant partie de l’« Axe du Mal », aux côtés de la Corée du Nord et de l’Irak.

L’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et le déclenchement de la guerre en 2003 convainquent Soleimâni de développer un réseau de soutiens à l’Iran qui se construisent semblablement au Hezbollâh libanais sous la forme de milices shî’ites dont le rôle est d’affirmer une présence dissuasive et éventuellement active de l’Iran et de ses alliées dans la région du Moyen-Orient. Dès lors, ces nouvelles factions armées sont entraînées et dirigées par le général lui-même. Certaines mènent des actions contre l’armée américaine, qui affirmera avoir perdu aux alentours de 600 soldats au cours de ces combats.

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Qâsem Soleimâni renforce également à partir des années 2000 la présence iranienne au Liban et en Palestine, en partageant son expertise militaire avec le Hamas, le Djihad islamique et bien entendu le Hezbollâh, qu’il assistera au Liban durant toute la durée de la guerre contre Israël en 2006, ainsi qu’il le confirmera lui-même dans un entretien diffusé en octobre 2019.

Pressenti en 2007 pour succéder à Yahya Rahim Safavi lorsqu’il quitte son commandement du Corps des Gardiens de la Révolution, Soleimâni reste à son poste. Après la mort d’Imad Moughniyah, l’un des chefs du Hezbollâh aux côté de qui il dirigea la mouvance shî’ite dans sa lutte contre Israël en 2006 et qui fut assassiné à Damas en 2008 avec le piégeage à l’explosif de son automobile, il dirige le groupe d’enquête chargé de faire la lumière sur cette affaire.

Qâsem Soleimâni poursuit sa mission diplomatico-militaire en permettant en mars 2008 la mise en application d’un cessez-le-feu entre l’Armée du Mahdi et l’armée irakienne. Selon Mohammad-Ali Djafari, ancien commandant du Corps des Gardiens de la Révolution, il joua un rôle dans la cessation du Mouvement vert de 2009, le mouvement de contestation de la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad – d’autres officiers généraux démentiront cependant cette affirmation.

  1. Les années 2010, la naissance du mythe de Qâsem Soleimâni

Promu général de division par le Guide de la Révolution Ali Khamenei le 24 janvier 2011, la prépondérance de Qâsem Soleimâni sur la scène régionale n’est plus à démontrer. Reconnu par les Occidentaux comme l’un des plus brillants tacticiens de sa génération, il excelle dans sa mission de contrer l’influence des puissances occidentales et de promouvoir l’expansion du shî’isme politique tout en renforçant l’influence iranienne au Moyen-Orient. A ce titre, les deux plus hauts responsables américains en poste à Baghdad Christopher R. Hill et le général Raymond T. Odierno affirment dans un rapport dont The Economist dévoile le contenu avoir rencontré le général Soleimâni en 2009 dans le bureau du président irakien Djalal Talabani, avant de démentir cette information. Son rôle dans la composition du gouvernement irakien s’accroît et il soutient le Premier ministre Nouri al-Maliki lorsque celui-ci se présente à l’élection présidentielle de 2014.

A la fin de l’année 2012, le général Soleimâni décide d’engager à la demande du gouvernement syrien la force al-Qods dans le conflit syrien afin d’appuyer le président Bashar al-Assad en participant à la création des Forces de défenses nationales, regroupant les défenseurs de la République arabe syrienne qui lutteront contre divers groupes rebelles dont certains djihadistes soutenus par l’Occident, et en particulier par les Etats-Unis et la France[4]. Son intervention en Syrie s’est faite avec l’accord du gouvernement syrien, allié proche de Téhéran. A la tête de volontaires shî’ites irakiens, libanais, afghans et pakistanais, le général Soleimâni apporte un soutien et une expertise cruciale, dirigeant même les troupes du Hezbollâh lors de la bataille d’al-Qousayr[5] en 2013. Qâsem Soleimâni se voit confier en plus de ses Pâsdârâns le commandement des milliers de miliciens shî’ites venus du Liban, d’Irak, du Pakistân mais aussi d’Afghanistân (la célèbre Brigade Fatemiyoun commandé par Ali-Rezâ Tavassoli[6]).

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Ali-Rezâ Tavassoli, dit Abou Ahmed.

Beaucoup de mystère entoure sa personne durant ces années et rendent difficiles l’authentification de certaines informations ou de certains détails ; aussi nous bornerons-nous à présenter les évènements et son rôle de manière précise sans cependant tomber dans le roman ou le délire américain de voir Soleimâni partout à la manœuvre pour ridiculement tenter de justifier son assassinat. Des forces de soutien shî’ites, composées d’éléments irakiens et des militaires iranien de la force al-Qods, sont réparties en divers endroit du pays afin d’appuyer l’armée syrienne. Leurs fonctions variaient entre l’organisation et la coordination des opérations, la formation de combattants et la surveillance des communications rebelles à travers l’élaboration de systèmes d’écoutes et de renseignements. La stratégie qu’il met en œuvre s’avère efficace et les mouvements insurrectionnels sont repoussés par l’armée syrienne et ses forces supplétives de mieux en mieux entraînées et équipées. Après s’être illustré lors de la bataille d’al-Qusayr, les participations du général Soleimâni sont nombreuses :

  • l’opération Martyrs de Quneitra, plus connue en Occident sous l’appellation d’offensive du sud de la Syrie. Se déroulant du 7 février au 13 mars 2015, elle débouche sur une victoire de l’armée syrienne associée au Hezbollâh et à la force al-Qods.
  • la bataille de Zabadani, du 3 au 24 septembre 2015, au cours de laquelle l’armée syrienne aidée du Hezbollâh reprend une grande partie de la ville d’al-Zabadani.
  • l’offensive du nord-ouest de la Syrie, du 7 octobre au 10 novembre 2015, à partir de laquelle l’armée de l’air russe intervient en Syrie à la demande de Bachar al-Assad.
  • l’offensive des Kuweires, une base aérienne située à proximité de la ville d’Alep, du 14 septembre au 16 novembre 2015, au cours de laquelle trouveront la mort trois généraux iraniens dont Hossein Hamedâni[7], tué le 7 octobre 2015 à Alep au cours d’une offensive de l’Etat islamique.
  • l’offensive de Lattaquié, du 15 octobre 2015 au 12 mars 2016.
  • l’offensive du sud d’Alep, du 16 octobre au 21 décembre 2015, consécutive à l’offensive des Kuweires. Cette offensive dut décidée lors de la visite de Qâsem Soleimâni à Moscou en juillet 2015, envoyé par Ali Khamenei lui-même dans le but de parfaire la coopération entre les alliés syriens, russes et iraniens. Cette opération s’ensuit plus tard par une offensive dans l’est de la ville (du 18 novembre 2015 au 21 février 2016) et dans le nord (du 1er au 16 février 2016). L’encerclement complet d’Alep débute alors en juin pour s’achever en septembre, à partir de quand débute une dernière bataille qui s’achèvera le mois suivant, le 16 octobre 2016, par la victoire de l’armée syrienne et de ses alliés.
  • l’offensive de Hama, lancé le 21 mars 2017 par le groupe rebelle sunnite Hay’at Tahrir al-Sham. Elle s’achève le 28 avril par une victoire de l’armée syrienne qui est parvenue à récupérer l’ensemble des territoires perdus.
  • la campagne du désert syrien, de mai à juillet 2017, au cours de laquelle djihadistes et rebelles appuyés par les forces spéciales américaines, britanniques et norvégiennes affronteront l’armée syrienne et ses alliées iraniens, irakiens et russes, ainsi que l’unité de volontaires scandinaves Thorbrandr.
  • la campagne de Syrie orientale, de septembre à décembre 2017, grande opération destinée à détruire les derniers retranchements de l’Etat  islamique. Elle se solde par l’opération Fadjr 3, plus connue en Occident sous le nom d’offensive d’Abou Kamal, menée du 23 octobre au 6 décembre 2017.

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Le général Soleimâni avec le commandant Tavassoli.

Il va de soi que ce très bref résumé des participations connues du général Soleimâni dans le conflit syrien est des plus incomplets sur cette guerre, dont le vaste sujet mérite des études longues et détaillées qui, nous l’espérons, seront un jour disponible pour éclairer sur cette sombre page de l’Histoire du Moyen-Orient, et ce dans une version neutre débarrassée des mensonges occidentaux qui forment une histoire officielle dans laquelle les bons se défendent des méchants, ne correspondant guère à une réalité plus complexe. Pour notre part, nous n’hésitons pas à qualifier ce conflit de Troisième Guerre mondiale en raison des très nombreuses participations militaires de plusieurs dizaines de pays – pour la plupart dissimulées ou passées sous silence – et de l’affrontement direct des grandes puissances par conflits interposés qui n’est pas sans rappeler les heures les plus tendues de la Guerre froide.

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Ali Khamenei, Qâsem Soleimâni et Hassan Nasrallâh. Publiée en septembre 2019, la date exacte de cette photographie n’est pas connue.

 

 

 

Qui était le général Qâsem Soleimâni ? – Deuxième partie

 

 


[1] Cité par Dexter Filkins dans son article The Shadow Commander, paru le 30 septembre 2013 dans The New Yorker.

[2] La participation de l’Organisation des Moudjahidines du Peuple Iranien (OMPI) à cette bataille nous éclaire sur un aspect méconnu de la scène politique intérieure iranienne, celle de l’interdiction de cette organisation en Iran en raison de son activité terroriste et de cet affrontement dans les rangs ennemis, vécu à juste titre en Iran comme une trahison. Cette alliance avec l’Irak entraînera les condamnations à mort et les exécutions des Moudjahidines prisonniers en Iran. Contrairement aux allégations de cette organisation terroriste de type islamiste marxiste qui prétend que 33 000 prisonniers furent exécutés, le nombre de morts est estimé à 2500 par Amnesty International. Bien qu’il s’agisse d’un sujet sensible encore aujourd’hui en Iran, il est pourtant un secret de Polichinelle et le nombre réel de personnes exécutées est parfaitement connu de tous ; il s’élève à 6000. Nous reviendrons dans un article spécifique sur l’histoire et le rôle de ce groupe terroriste qui mène encore aujourd’hui des actions contre l’Iran, en s’alliant notamment avec ses ennemis et en infiltrant les sphères médiatiques et politiques occidentales, s’attirant de la sorte la haine la plus farouche et unanime du peuple iranien.

[3] Ismâil Qââni (né le 8 août 1957 à Mashhad) rejoint le Corps des Gardiens de la Révolution islamique en 1979 ou 1980. Il mène ses premiers combats contre les révoltes kurdes et commande durant la guerre Iran-Irak les divisions Nasr-5 et Imâm Reza-21 ; c’est là qu’il rencontrera Qâsem Soleimâni. Nommé en 1987 chef du corps Ansar (qui opère au Pakistan et en Afghanistan), il rejoint la force al-Qods en 1993. Qââni fut lui aussi visé par des sanctions du Département du Trésor américain le 27 mars 2012 (gel de ses actifs et interdiction de transactions financières avec des entités américaines). Il est désigné pour succéder à Soleimâni après son assassinat.

[4] Il n’est plus un mystère pour personne – il ne le fut d’ailleurs jamais… – que les puissances occidentales ont soutenu, financé et armé des groupes terroristes à caractère djihadiste, n’hésitant pas à les présenter comme des « défenseurs des Droits de l’Homme » (sic !) et à prétendre des attaques chimiques attribuées aux institutions syriennes pour mener de la manière la plus illégale qui soit des bombardements en Syrie. Comme beaucoup de jeunes de ma génération, je garde en souvenir l’exemple de désinformation grotesque du ‘’témoignage’’ d’un journaliste suédois filmant son reportage dans ce qu’il prétendit être une cave où des civils se seraient réfugiés et auraient été atteints par les gaz. Lui-même ne sait pas trop bien et se permet, premièrement, de déclarer que le « régime syrien » interdit aux journalistes de se rendre sur zone, zone depuis laquelle il filme son reportage sans le moindre problème et avec les autorisations administratives… et secondement, de déclarer sentir encore les gaz ! auquel cas il serait déjà mort depuis longtemps…

[5] Cette bataille se déroula du 19 mai au 5 juin 2013 et opposa les forces syriennes assistées par le Hezbollâh à l’Armée syrienne libre pour le contrôle de la ville de Qousayr, située à 10 kilomètres seulement de la frontière libanaise et 25 au sud-ouest de la ville de Homs.

[6] Surnommé Abou Ahmed, le commandant afghan Ali-Rezâ Tavassoli est né en 1962. Il vit à Mashhad avant de partir suivre ses études à Qom et sert dans la Brigade Abouzar durant la guerre imposée à l’Iran par l’Irak, puis combat ensuite contre les Talibans durant les années 1990 avant de prendre part au conflit israélo-libanais de 2006 dans les rangs du Hezbollâh. Commandant shî’ite afghan de la Brigade des Fatemiyoun (ou Division des Fâtimides), une milice shî’ite composée d’afghans appartenant à la minorité hazâra, de confession shî’ite, Qâsem Soleimâni avait en lui une confiance absolue. Il trouve la mort le 28 février 2015 au cours d’une offensive à Deraa, dans le sud de la Syrie.

[7] Né le 15 décembre 1950, Hossein Hamedâni fut un général du Corps des Gardiens de la Révolution islamique détaché en Syrie en tant que conseiller militaire auprès de l’armée syrienne et bras droit de Soleimâni.